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MICHAUX HENRI (1899-1984)

L'espace du dedans

Michaux se désintéresse de ce qui est extérieur : paysages, objets, réalités économiques, relations sociales, devenir historique. Son regard plonge à l'intérieur de lui-même, dans ce domaine incirconscrit et obscur où naissent les pensées, les rêves, les images, les impressions fugitives, les pulsions. Aucun écrivain peut-être n'a jamais porté une telle attention aux mouvements les plus ténus de la vie intérieure. Il dit de l'art de Paul Klee, avec qui il a d'incontestables affinités, qu'il nous communique le sentiment d'être « avec l'âme même d'une chrysalide ».

Sa faculté maîtresse est l'imagination, mais une forme d'imagination qui refuse le pittoresque et la narration. Ce domaine de l'imaginaire, c'est ce qu'il appelle ses « propriétés ». Il est à la fois tout entier enclos dans son esprit et à la mesure de l'universel, puisqu'il est riche de « millions de possibles ». Ce que Michaux invente, ce n'est jamais une action, une intrigue (il n'est pas un conteur, même dans Plume), mais des êtres et surtout des manières d'être. Au pays de la Magie ou dans celui des Meidosems (êtres filiformes et évanescents), il fait l'inventaire de nouvelles manières de vivre, d'aimer, de souffrir, de mourir.

L'imagination est source de trouble et d'angoisse, puisque c'est elle qui provoque les images obsédantes, sécrète les monstres, doue les objets et les êtres d'un pouvoir d'agression, fait du monde une perpétuelle menace pour le corps et la conscience de l'individu, également fragiles. Une grande partie de l'œuvre de Michaux exprime la terreur d'être envahi par « les puissances environnantes du monde hostile ». Mais l'imagination, qui est une force de destruction du moi, est en même temps un instrument de défense et une force de restructuration. Toute une autre partie de l'œuvre de Michaux montre les divers procédés d'« intervention » qui permettent au rêveur (endormi ou éveillé) de prendre sa revanche sur la réalité hostile, de corriger ou de compléter le monde dans le sens de ses plus secrets désirs. Dans cette perspective, la poésie et la peinture sont moins des moyens d'expression que des exorcismes.

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Écrit par

  • : agrégé des lettres, ancien directeur de l'Institut français de Lisbonne
  • : maître assistant à l'université de Provence

Classification

Pour citer cet article

Robert BRECHON et Pierre ROBIN. MICHAUX HENRI (1899-1984) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • AILLEURS, Henri Michaux - Fiche de lecture

    • Écrit par Yves LECLAIR
    • 786 mots

    En 1948, l’écrivain et peintre belge Henri Michaux (1899-1984) publie chez Gallimard un carnet de voyages fictifs intitulé Ailleurs. Ce recueil poétique atypique voit le jour après une longue période de voyages réels, de 1927 à 1936, en Amérique du Sud (Ecuador, 1929), en Europe et en Asie...

  • MISÉRABLE MIRACLE, Henri Michaux - Fiche de lecture

    • Écrit par Guy BELZANE
    • 1 206 mots

    Publié en 1956 aux éditions du Rocher, Misérable Miracle, sous-titré « La Mescaline », est le premier d'une série d'ouvrages d'Henri Michaux (1899-1984) consacrés aux drogues. Suivront L'Infini turbulent (1957), Connaissances par les gouffres (1961) et Les Grandes Épreuves...

  • ŒUVRES COMPLÈTES, tome I (H. Michaux)

    • Écrit par Pierre LOUBIER
    • 1 352 mots

    Assurément, un an avant le centenaire de sa naissance et quatorze ans après sa mort, ce premier tome des Œuvres complètes de Michaux (édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1998) est un événement. Michaux l'insubordonné sur papier bible...

  • L'ESPACE DU DEDANS, Henri Michaux - Fiche de lecture

    • Écrit par Pierre VILAR
    • 972 mots

    Lorsque paraît en 1944 L'Espace du dedans, d'Henri Michaux (1899-1984), le poète et le peintre, d'origine belge, ne sont encore connus que d'un petit nombre. Michaux a publié cependant sept livres chez Gallimard, et un nombre plus important de plaquettes et de petits recueils chez d'autres....

  • BELGIQUE - Lettres françaises

    • Écrit par Marc QUAGHEBEUR, Robert VIVIER
    • 17 494 mots
    • 5 médias
    ...courants nouveaux ou refoulés des lettres de langue française en Belgique, on se doit en tout cas de rappeler l'exemplaire radicalité du comportement de Michaux. L'auteur de Plume est proche de Franz Hellens, ce grand bourgeois francophone des Flandres qui perçoit très vite les conséquences du processus...
  • DROGUE

    • Écrit par Alain EHRENBERG, Universalis, Olivier JUILLIARD, Alain LABROUSSE
    • 12 156 mots
    • 6 médias
    Henri Michaux, usant de la psylocybine, pousse plus loin encore l'expérience et la démonstration : l'aventure (et ce terme rappelle le « voyage » des hippies) est de sentir, voir, percevoir « ce qui se dérobe », à savoir la nature même du penser : « Qu'est-ce donc qui lui apparaissait tout à l'heure...
  • FRAGMENT, littérature et musique

    • Écrit par Daniel CHARLES, Daniel OSTER
    • 9 372 mots
    • 2 médias
    ...C'est bien de cette manière que l'entendent les modernes, qui semblent parfois retrouver le laconisme ou la rigueur catastrophique du fragment antique. Il en va ainsi de l'œuvre de Michaux, chez qui le fragment, « débris sans escorte » (Moments), est toujours la figure de l'abstention, de la...
  • HALLUCINOGÈNES, littérature

    • Écrit par Jacques JOUET
    • 1 054 mots
    • 1 média

    « Je comparerai », dit Baudelaire dans Du vin et du haschisch (1851), « ces deux moyens artificiels, par lesquels l'homme exaspérant sa personnalité crée, pour ainsi dire, en lui une sorte de divinité. » Pour Baudelaire, à ce moment, la différence entre les deux substances est assez radicale...

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Voir aussi