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VERDI GIUSEPPE

La force du destin

Ce qui assure l'unité d'une œuvre si variée, c'est une certaine constance des thèmes dramatiques : le héros verdien est presque toujours un homme qui s'affirme dans une forte passion, légitime le plus souvent (amour, héroïsme) ; à la suite d'une cascade de circonstances, cette passion, alors même qu'elle va se réaliser, entraîne la destruction du héros, et cette destruction engendre la souffrance, une souffrance rauque qui est souvent chez Verdi à la limite de la révolte : conflit de l'homme et du destin, dit-on souvent. Peu de musiciens ont en effet représenté avec autant de puissance ce combat inégal entre l'héroïsme humain et les forces adverses, qu'elles se nomment ordre social, règles morales ou pouvoir politique ; tragique face à face dont nous avons la version religieuse dans l'admirable Requiem, où la créature clame sa détresse devant un Dieu miséricordieux certes mais aussi vengeur. Cependant le destin n'est pas pure extériorité, il vient toujours venger une faute plus ou moins claire, et l'échec ressemble toujours à une expiation, à un châtiment : la faute est parfois évidente (c'est le coup de revolver accidentel qui tue le père de Leonora dans La Forza del destino), mais parfois elle touche au fondement même du personnage, elle sanctionne l'impossibilité d'échapper complètement à un ordre que la passion récuse.

Cette dramaturgie, qui devient de plus en plus pessimiste avec l'âge, gouverne toute l'œuvre du maître. Le Verdi du début est nettement héroïque : ses protagonistes sont sans peur et sans reproche, comme Ernani ou Manrico (Il Trovatore), ses héroïnes promptes au sacrifice suprême, comme Leonora ou Gilda (Rigoletto), les tyrans odieux et brutaux, qu'ils se nomment Nabucco ou Silva (Ernani) ; c'est un monde net et sans bavure où les conflits sont terribles et les chutes sanglantes. Puis le paysage se trouble, sans doute les déceptions de 1848, le changement de climat dans toute l'Europe ont-ils contaminé Verdi : le tyran se fatigue, il doute de lui et de son pouvoir, comme Philippe II ou (Don Carlos) Simon Boccanegra, proches parents du Wotan wagnérien ; l'héroïne aime autant, mais son amour se teinte de culpabilité et cherche moins dans la mort une totale « dédition » à l'être aimé que l'oubli et la fuite ; le héros, lui-même affecté, perd de son assurance (les quelques accents héroïques que l'on trouve ça et là sont alors comme des vestiges d'une époque révolue), sa passion se creuse, s'assombrit et devient douloureuse, accusant l'irréconciliable fossé qui s'est créé entre le monde intérieur et le nouvel ordre des choses. Et, touche finale, sur ce morne tableau qui annonce le pathos vériste, s'étend comme un adieu au monde le rire énorme et sarcastique de Falstaff.

— Gilles de VAN

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Écrit par

  • : professeur émérite à l'université de Paris-III

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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