GRANEL GÉRARD (1930-2000)

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Philosophe au style éclatant, Gérard Granel a fait une carrière universitaire classique qui ne correspond qu'à une facette de sa forte personnalité. Traducteur, il fut aussi éditeur, polémiste, penseur d'avant-garde faisant converger de manière originale la phénoménologie heideggérienne avec le néo-marxisme de Gramsci.

Né à Paris dans un milieu de la bourgeoisie aisée, il couronne de solides études classiques en entrant premier à l'École normale supérieure en 1949. Ses maîtres en philosophie sont alors Michel Alexandre, Jean Hyppolite, Maurice Merleau-Ponty, qui l'initie à la phénoménologie husserlienne, et Jean Beaufret qui lui fait découvrir la pensée de Heidegger. Agrégé à vingt-trois ans, il enseigne au lycée de Pau, puis à l'université de Bordeaux. Mais c'est à Toulouse qu'il effectue le reste de sa carrière professorale, constituant autour de lui une véritable « école ».

Ses thèses sur Husserl et sur Kant n'ont presque rien de commun avec les études traditionnelles d'histoire de la philosophie. Sa méthode consiste à concentrer l'attention sur quelques textes capitaux, stratégiquement sélectionnés en fonction d'interprétations librement inspirées de Heidegger. C'est ainsi que s'opèrent des lectures critiques et originales : Husserl excelle sur le terrain de prédilection de la phénoménologie, la perception, mais dans les limites de la philosophie moderne de la subjectivité ; la géniale « équivoque » de Kant consiste à mettre radicalement en question la possibilité de l'expérience tout en « exaspérant » les « impossibilités du langage de la représentation ».

Par la suite, Gérard Granel saura combiner avec maestria l'art de la digression brillante avec une précision minutieuse, en abordant des penseurs aussi divers que Hume, Saussure, Desanti, Lacan. Après avoir été un des « découvreurs » de Jacques Derrida, il n'hésite pas à ébaucher les contours d'une nouvelle tâche « épistémo-logique », à travers une méditation où Frege et Wittgenstein entrent de manière inattendue en dialogue avec Heidegger.

Ses positions politiques deviennent anticonformistes à partir des années 1968-1970. Rompant avec l'Église catholique, il affirme son indépendance d'esprit. La lecture de Marx, renouvelée par Gramsci, inspire sa contestation d'une politique universitaire d'inspiration technocratique. En 1980, il fonde les éditions Trans-Europ-Repress (T.E.R.), auxquelles il va se dévouer jusqu'à sa mort.

Ses activités éditoriales seront placées au service de ses convictions philosophiques et de ses talents de traducteur. Gérard Granel publie ainsi en version bilingue des textes, pour la plupart inédits, de grands auteurs (Vico, Hume, Heidegger, Wittgenstein) et, en 1982, le Discours de Rectorat de Heidegger, jusqu'alors introuvable. Il faut aussi saluer la courageuse édition de l'œuvre monumentale de Reiner Schürmann, Des hégémonies brisées (1997).

Polémiste de grande classe, Gérard Granel défend Heidegger lors de l'« affaire Farias » en 1988, et se veut visionnaire en matière d'« archi-politique » (voir « Les années 1930 sont devant nous », in Études). Traducteur, il sait faire parler la langue sans sacrifier la rigueur – que ce soit à partir de l'allemand (Husserl, Heidegger, Wittgenstein), de l'anglais (Hume), de l'italien (Gramsci) ou du latin de Vico.

Au total, Gérard Granel ne s'est nullement borné à « faire connaître » Heidegger. Il a certes excellé en des tâches pédagogiques où il prenait le relais de Beaufret et de Birault. Il s'est surtout révélé un éveilleur, un maître au ton inimitable, tenant une place à part dans le monde philosophique français.

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  • Renaud BARBARAS, 
  • Jean GREISCH
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Dans le chapitre « Un temps de crise et de maturation »  : […] Le renouveau est d'autant plus remarquable que la mort de Merleau-Ponty, en 1961 semblait sonner le glas de cet âge d'or. S'ouvre alors une longue période de silence apparent, qui va durer presque vingt ans. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que l'on se rend compte que cette période de relative clandestinité marquait un temps d'incubation et non une interminable agonie. Une fois encore, le Zei […] Lire la suite

Pour citer l’article

Dominique JANICAUD, « GRANEL GÉRARD - (1930-2000) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gerard-granel/