ÉVALUATION ET QUANTIFICATION DES RISQUES SANITAIRES

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Le risque et sa perception

De nombreux travaux de sociologie ont montré que la perception des risques ne dépend pas seulement de sa dimension quantitative. La nature catastrophique de la menace, son invisibilité, les controverses entre experts, le caractère volontaire (tabac, alcool…) ou involontaire (pollutions) de l’exposition jouent également un rôle dans le niveau de crainte ressenti. Le décalage a souvent été pointé entre le niveau de la peur dans la population et la réalité épidémiologique du risque. Il y a des risques forts et démontrés (tabac, alcool…) qui ne sont pas sujets à une crainte sociale. Certains risques (liés aux OGM, aux vaccins…), hypothétiques – en grande partie parce que s‘ils existaient ils seraient faibles – provoquent néanmoins une forte inquiétude dans la population. Ces risques peuvent être décalés dans le temps, ce qui rend encore plus difficile leur révélation. Cette discordance entre la réalité épidémiologique du risque et sa perception ne relève pas d’une irrationalité – même si des déterminants idéologiques ou religieux jouent comme on le sait pour les vaccins. En effet, ce qui est incertain est plus inquiétant que ce qui est établi, l’intolérance à l’incertitude étant une caractéristique psychologique de la plupart des humains.

En ce qui concerne les grands sujets de controverses portant sur certains risques comme ceux liés aux OGM, aux pesticides, ou encore aux ondes radioélectriques, force est de constater que les différents acteurs ne parlent pas de la même chose. Pour les uns (en général, les acteurs économiques), parler de risque exige une démonstration scientifique de la causalité entre une exposition et une maladie – ce qui n’est pas toujours réalisable. Pour les autres (en général, les acteurs associatifs), l’hypothèse même qu’une exposition puisse créer un danger signifie que le risque est bien là. Le même mot est ainsi utilisé pour ce qui existe réellement et ce qui pourrait exister.

En réalité, il faut réaliser que le risque est fondamentalement une croyance et donc une construction sociale. La quantification sous forme de probabilité ne doit pas donner l’illusion que l’avenir est écrit. Même quantifié avec les nouvelles approches de modélisation, le risque renvoie fondamentalement à une incertitude. L’économiste britannique John Maynard Keynes distinguait le risque de l’incertitude en considérant que le risque est de l’incertitude structurée par des probabilités objectives. Mais les probabilités issues des événements passés ne forment pas nécessairement une vérité pour l’avenir. Par conséquent, la notion même de probabilité objective peut être remise en question. Il est intéressant de noter que la norme ISO 31000 (management du risque) définit le risque comme « l’effet de l’incertitude sur l'atteinte des objectifs ». Le risque est bien une croyance, certes guidée par la science plutôt que la foi, mais sa quantification ne devrait pas devenir une nouvelle religion ni une dictature technologique. Finalement, l’intérêt de la quantification des risques est d’éclairer un débat social et politique et non de se substituer à lui.

Ainsi, le risque, sa gestion, sa répartition, les gains et les pertes qui y sont associés sont devenus un enjeu central dans l’organisation de nos sociétés, ce que l’épidémie de Covid-19 a une fois de plus révélé. Les diverses lectures du risque épidémique ont ainsi suscité des réponses politiques – autoritaires, mesurées ou laxistes – fort différentes d’un pays à l’autre en fonction de l’idéologie et des intérêts des gouvernants.

Comme se déroulent de grandes batailles (juridiques, commerciales, sociales) pour la possession de territoires ou de capitaux, d’autres sont à prévoir qui auront le risque pour objet. Les positions des différents pays sur la répartition des émissions de CO2, ou encore l’exportation de certains déchets par les pays du Nord vers ceux du Sud comme mode de gestion de risques sanitaires spécifiques, préfigurent certains aspects de cette conflictualité.

Ces questions se cristallisent autour du contenu à donner au principe de précaution. À qui le doute doit-il profiter : à la santé, à l’environnement, à l’économie, à la finance ? Plutôt que d’être pour ou contre ce principe – qui, rappelons-le, stipule qu’une situation d’incertitude doit entraîner une procédure d’évaluation –, il vaudrait mieux se demander comment trouver dans une société démocratique un équilibre conciliant l’innovation et la protection. L’enjeu de la gestion des situations incertaines est celui de la confiance sociale. L’évaluation des risques peut contribuer à la construire en ce qu’elle est une procédure scientifique prenant en compte les craintes de la population pour inciter les responsables à prendre des mesures dans la double acception de cette expression : mesurer et agir.

En ce sens, le risque est un enjeu politique : les questions fondamentales qu’il pose concernent bien, en effet, le lien social et la gouvernance de nos sociétés.

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Écrit par :

  • : professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers (chaire d'hygiène et sécurité)

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Pour citer l’article

William DAB, « ÉVALUATION ET QUANTIFICATION DES RISQUES SANITAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/evaluation-et-quantification-des-risques-sanitaires/