ESPAGNE (Arts et culture)La musique

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De la musique d'Espagne à la musique espagnole

Il appartiendra au xixe siècle et surtout au xxe d'identifier la musique d'Espagne à la musique espagnole, la création savante à la tradition populaire, séparées depuis Alphonse X. Un musicien catalan, plus théoricien que compositeur, Felipe Pedrell (1841-1922), dans une brochure célèbre publiée en 1891 à Barcelone et en 1893 à Paris, Por nuestra música (Pour notre musique), prône cette synthèse en proclamant que « chaque pays doit établir son système musical sur la base de son chant national ».

La zarzuela

Le terrain avait été spontanément préparé par quelques musiciens mineurs qui limitèrent leurs efforts à une forme d'opéra-comique particulière, la zarzuela.

Comédie de mœurs de couleur locale, sorte d'opéra abrégé avec dialogues parlés, la zarzuela côtoie la saynète, à laquelle elle n'ajoute qu'une ouverture, quelques arias et quelques chœurs.

Entre 1890 et 1910 naquirent les rares chefs-d'œuvre du genre ; le charme du texte, l'habileté du livret et la qualité musicale font de La Verbena de la paloma de Tomás Bretón (1894), de La Revoltosa de Ruperto Chapí et d’Agua, azucarillos y aguardiente de Federico Chueca (toutes deux de 1897), des exceptions sans lendemain.

La Verbena de la paloma

Photographie : La Verbena de la paloma

Partition autographe de «La Verbena de la paloma», une zarzuela en un acte de Tomás Bretón, emblématique du «género chico», créée au Teatro Apolo de Madrid le 17 février 1894. 

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Tomás Bretón

Photographie : Tomás Bretón

Tomás Bretón (1850-1923) s'évertua à saper l'influence italianisante afin de faire naître un art lyrique spécifiquement espagnol. Il est le compositeur de très nombreuses zarzuelas, parmi lesquelles «La Verbena de la paloma». 

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Deux compositeurs, Enrique Granados (1867-1916), soumis à l'influence germanique, et Isaac Albéniz (1860-1909), d'abord fidèle à une tradition d'origine française puis libéré d'elle, suivent avec un succès différent le chemin préparé par les auteurs de zarzuelas et tracé par Pedrell.

Isaac Albéniz

Photographie : Isaac Albéniz

Le pianiste et compositeur espagnol Isaac Albéniz (1860-1909) en 1900. Il composa des pièces pour piano inspirées de la musique populaire espagnole et écrivit plusieurs ouvrages lyriques. 

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Granados meurt dans un naufrage, sans avoir pu dépasser la mélancolie superficielle et agréable des Danses espagnoles (1892-1900), des Canciones amatorias (1902-1914) et des Goyescas (1909-1912), musique sans descendance possible, revêtue de parures plus ou moins européennes, où le romantisme allemand est appliqué à des idiotismes du langage musical espagnol.

D'Albéniz à Falla

Albéniz, en revanche, après de longs et balbutiants tâtonnements (plus de trois cents pièces), réalise à la fin de sa vie, dans l'œuvre fondamentale des quatre cahiers pour piano d'Iberia (1905-1908), une symbiose où la musique, tout en gardant la référence précise à une source populaire non formulée, s'impose par sa valeur propre indépendamment du document folklorique que Pedrell citait inutilement à la lettre dans sa trilogie lyrique d'allure wagnérienne : Els Pireneus (« Les Pyrénées », 1891), La Celestina (« La Célestine », 1902) et El Comte Arnau (« Le Comte Arnau », 1904). Seul prédécesseur de Manuel de Falla qui puisse lui être comparé par le génie, Albéniz a évité ainsi trois écueils : ceux de Granados et de Pedrell, condamnés, le premier par sa soumission à la musique étrangère, le second faute de pouvoir créateur, et celui de Francisco Asenjo Barbieri (1823-1894), dont les zarzuelas (parmi lesquelles la célèbre Jugar con fuego, 1851) contiennent des audaces harmoniques héritées de Scarlatti qui ne compensent pas la tutelle décisive de l'opéra italien.

Les œuvres des classiques comme Victoria, Morales ou Guerrero, aux xvie et xviie siècles, ou même Soler au xviiie, ne se distinguaient guère par la technique d'écriture de celles des compositeurs européens de leur époque ; ils étaient musiciens en dehors de toute appellation nationale, et se manifestaient comme créateurs de leur temps ; ils étaient espagnols non par la forme mais par le caractère, comme Rameau était français, Vivaldi italien, Bach allemand. Avec le romantisme, à partir d'Albéniz, les procédés de composition serviront un esprit national : la musique espagnole suggérera la forme à la musique d'Espagne.

À travers une harmonie spontanément complexe qui lui faisait souhaiter, comme à Beethoven, une « troisième main » sur le clavier, Albéniz établit entre l'œuvre et les folklores de la Péninsule des rapports idéaux, déterminables par une idée, par un raisonnement, une analogie. À l'opposé de Pedrell, il évite – et méprise – la référence concrète à la source. Seul le souvenir reprend à son compte le document, de façon d'ailleurs tout approximative.

L'auteur d'Iberia aura quelques épigones, parmi lesquels Joaquín Nin y Castellanos (1879-1949) et Federico Mompou (1893-1987), et rallie [...]

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  • : professeur à l'université de Montevideo (Uruguay)
  • : psychanalyste, membre de la Société de psychanalyse freudienne, musicologue, président de l'Association française de défense de l'orgue ancien

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Pour citer l’article

Luis CAMPODÓNICO, Pierre-Paul LACAS, « ESPAGNE (Arts et culture) - La musique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/espagne-arts-et-culture-la-musique/