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ÉPÎTRE, littérature

La définition courante, « lettre en vers », marque bien la distance qui s'est creusée entre le mot et ses dérivés, épistolaire et épistolier, liés habituellement à la lettre en prose. Les limites du genre n'en restent pas moins très flottantes. Le message confié à l'épître, qu'il soit fictif ou réel, peut aller de l'invitation à boire à la méditation abstruse. Les formes poétiques aptes à le recevoir varient dans une mesure presque équivalente. Chez le fondateur même de l'épître classique, Horace, bien des odes saluent nommément un destinataire. Marot classe une même pièce, selon les éditions, parmi les épîtres ou parmi les épigrammes. L'élégie prête à une confusion déjà notable chez Ovide. Laudun d'Aigaliers, en 1597, ne la distingue pas de l'épître ; Pope non plus. Enfin, la satire pose de même une question de frontière. Scarron risque le titre d'« épître chagrine, ou satire ». Boileau, qui a pourtant observé une distinction assez nette entre l'âpreté de ses satires et le ton « honnête homme » de ses épîtres, esquive le débat théorique en éliminant l'épître de son Art poétique.

 Lettre en vers, l'épître établit en un point variable un équilibre entre la familiarité de la lettre, tournée vers l'éphémère, et la dignité du langage poétique, qui vise par nature à l'éternel. Les théoriciens (J. Peletier du Mans, Du Bellay, Marmontel) proclament son authenticité poétique, qu'Horace mettait modestement en doute : car, comme la plupart des auteurs d'épîtres, il se montrait surtout soucieux d'attraper le naturel et la justesse. La vogue de l'épître commence en France avec les « grands rhétoriqueurs » et mène bientôt le genre à un sommet avec Marot. La société mondaine et lettrée des xviie et xviiie siècles en raffole, mais préfère au décasyllabe l'octosyllabe, puis l'alexandrin. Le contenu descend à la gazette rimée, à quoi s'amuse parfois Boisrobert, s'étend sur tous les sujets possibles de badinage avec Voiture, s'élève à la théologie de l'amour de Dieu chez Boileau, se gonfle de science et de philosophie au siècle des Lumières, en gardant toujours une prédilection pour les lieux communs moraux. Dans tous les cas, la richesse de la personnalité qui se révèle, l'animation d'un tour « naturel » font l'attrait de l'épître. Aussi apporte-t-elle à Voltaire certaines de ses réussites les moins contestables en vers. Malgré l'essoufflement des formes classiques, Hugo en compose, Lamartine se demande comment qualifier Milly ou la Terre natale : « Une ode, une épître, ou bien une harmonie ? » La lettre en vers ne peut-elle en effet transmettre les effusions du cœur comme les réflexions de l'esprit ?

— Jean MARMIER

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Écrit par

  • : docteur ès lettres, professeur à l'université de Rennes-II-Haute-Bretagne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

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