DETTE, anthropologie

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« Cependant Tosillos dit à Sancho : “Sans doute, l'ami Sancho, ton maître doit être fou. − Comment, doit ? répliqua Sancho : il ne doit rien à personne, car il paie, et mieux encore quand c'est en monnaie de folie”. » La traduction française (par C. Oudin et F. Rosset, revue par J. Cassou, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1949, p. 1007) de ce passage du Don Quichotte de Cervantes (II) rend très naturellement et sans difficulté le jeu de mots de l'espagnol : « Sin duda, este tu amo, Sancho amigo, debe de ser un loco. − ¿ Como debe ? respondió Sancho. No debe nada a nadie » (Don Quijote de la Mancha, J. G. Soriano et J. G. Morales éd., Aguilar, Madrid, 1980, p. 1543). La transposition est tout aussi aisée en italien, et, chose plus remarquable, en russe (trad. N. Ljubimov, Moscou, 1955, p. 529) : « ... on dolžen byt' », « il doit être », « ... nikomu on ničego ne dolžen », « il ne doit rien à personne ». Voici comment le traducteur anglais a résolu le problème : « Doubtless he ought to be reckoned a Madman. − Why ought, replied Sancho, he owes nothing to any Body » (trad. de Peter Motteux, révisée par Ozell) : l'auxiliaire d'obligation et de possibilité ought est, en effet, bien que l'orthographe le masque, le prétérit de to owe, « être en dette ». Et l'allemand : « bei deinen Herrn solls nicht richtig sein... Wieso soll ?... er hat nirgends ein Soll... » (trad. anonyme de 1837, révisée par K. Thorer, Wiesbaden, 1955) : au verbe sollen, « devoir » (expression, ici, de la modalité du probable), fait écho, pour signifier « être en dette », non pas une autre construction ou une autre forme de ce même verbe, mais la locution ein Soll haben, « avoir un débit, un passif » ; dans le vocabulaire de la comptabilité, en effet, Soll est le « doit », par opposition à l'« avoir ».

Dans les langues européennes modernes que nous venons d'évoquer, apparaît donc l'étroite parenté entre les formes du verbe « devoir », qu'il s'agisse de l'obligation proprement dite ou de l'obligation comme probabilité, et celles qui signifient « être en dette ». Cette parenté se manifeste tantôt dans le fait que « devoir » employé absolument est l'équivalent de « être redevable, être en dette », avec, le cas échéant, un complément substantif qui indique en quoi consiste la dette (« je dois cent francs ») ; tantôt, dans le nom même de la « dette », qui, de façon plus ou moins perceptible pour le locuteur non étymologiste, dérive du verbe « devoir » : la dette, c'est le « dû », ce qui est porté au « débit », le terme français « dette » continue le latin debitum qui lui-même, participe passé de debere, « devoir », s'emploie au sens de « dette ».

Dans la dette se combinent le devoir et la faute, connexion que met en évidence l'histoire des langues germaniques : l'allemand Schuld signifie à la fois « dette » et « faute », et schuldig, à la fois « coupable » et « débiteur ». Or Schuld dérive d'une forme gotique skuld qui elle-même se rattache à un verbe, skulan, « avoir l'obligation », « être en dette » (il traduit, dans l'Évangile, le verbe grec opheilō, qui a les deux acceptions) et aussi « être en faute ». D'autre part, du même radical germanique *skal, mais avec un autre traitement de l'initiale, dérivent le verbe allemand sollen, « devoir (faire) », et l'anglais shall qui, spécialisé aujourd'hui dans l'expression du futur, signifiait, à un stade plus ancien de la langue, « devoir » au sens plein (F. Kluge, Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, 17e éd., Walter de Gruyter, Berlin, 1957, p. 683).

Des groupements de ce type, plus ou moins denses, plus ou moins articulés, apparaissent dans bon nombre de langues indo-européennes. Ils ne dessinent pas toujours les mêmes configurations, et chaque situation particulière demanderait une étude attentive (cf. C. Malamoud dir., Lien de vie, nœud mortel. Les représentations de la dette en Chine, au Japon et dans le monde indien, éd. de l'École des hautes études en sciences sociales, Paris, 1988).

La dette, fait universel ?

Pour faire apparaître la connexion entre « devoir » au sens d'« avoir l'obligation », « devoir » comme marque du futur et de la probabilité, et « devoir » au sens d'« être en dette », et, d'autre part, la connexion entre la « dette » et la « culpabilité », nous avons tantôt à nous concentrer sur un état de langue donné, tantôt à recourir à l'histoire des mots, à l'analyse étymologique et comparative. Les liaisons qu'on est amené à découvrir ne sont donc pas toutes de même nature, ni de même niveau, elles ne sont pas toutes aussi éclairantes pour qui cherche à comprendre quelles connotations comportent, pour les locuteurs, les mots que nous traduisons par « dette » et « devoir ». Néanmoins, si les chemins qu'il nous faut emprunter pour circuler sur le terrain des langues indo-européennes sont divers et parfois contournés, ils nous amènent à rencontrer maintes fois des vocables où les composantes sémantiques « devoir », « dette » et « faute » se joignent, se recoupent ou s'appellent l'une l'autre. Du reste, ce n'est pas là le propre du seul domaine indo-européen : en hébreu, par exemple, le verbe ḥūḇ, « être coupable », a pour dérivés les substantifs ḥōḇ, « dette », ḥayyāḇ, « débiteur », et ḥōḇāh, « obligation, devoir » (W. Genesius, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament... as translated by E. Robinson, Clarendon Press, Oxford, 1906 ; réimpr. Oxford, 1951, p. 295).

Laissons de côté la « culpabilité ». La « dette », qui est si proche du « devoir », en quoi cependant s'en distingue-t-elle ? Le devoir est dette quand il est obligation non de faire, ni même de donner, mais de rendre. Il y a dette quand la tâche ou la dépense ou le sacrifice que le devoir exige est présenté, pensé comme une restitution, un retour, une compensation. « Devoir payer cent francs », ce n'est pas la même chose que « devoir cent francs ». Plus précisément, « devoir cent francs » est un cas particulier de « devoir payer cent francs ». Mais il apparaît que ce cas particulier est aussi l'exemple type, puisque « devoir », quand le contenu de ce devoir n'est pas autrement spécifié, c'est « être en dette », « devoir rendre ». Modèle du devoir, le devoir-rendre est souvent l'identité que se donnent les autres devoirs : il est satisfaisant de reconnaître, dans le devoir, la dette, et d'assigner ainsi au devoir une origine et une justification.

Nous nous écartons plus nettement du devoir pur et simple quand la dette devient une relation qui met en présence non plus le débiteur et le créancier, mais l'emprunteur et le prêteur, quand la dette devient une institution réglée, qu'elle porte sur des biens matériels et mesurables et surtout quand, pour s'en acquitter, il faut verser des intérêts, c'est-à-dire payer pour le temps pendant lequel on a usé du bien ou de la somme qui a été prêtée. Ainsi conçue, transpo [...]

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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Pour citer l’article

Charles MALAMOUD, « DETTE, anthropologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dette-anthropologie/