DETTE, anthropologie

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L'injonction relative au sacrifice

Les phrases qui donnent à connaître le dharma se caractérisent par le fait qu'elles ont pour noyau un verbe à l'optatif ou un adjectif d'obligation. Ces phrases constituent des injonctions (codanā), leur teneur est un vidhi, une « dis-position », au sens de « mise en place d'une règle ». L'exemple emblématique de ces injonctions est la phrase : « Que celui qui désire le ciel offre le sacrifice [appelé] jyotiṣṭoma » (svargakāmo jyotiṣṭomena yajeta). La glose qu'en font les mīmāṃsaka porte à la fois sur la structure linguistique et sur les implications doctrinales. Elle fait voir que l'essentiel de la phrase injonctive est le verbe, en l'occurrence yajeta (« qu'il sacrifie »). Cette forme verbale se décompose elle-même en un radical, yaj-, qui exprime la pure notion du sacrifice, et une partie finale, – eta, composée de morphèmes grammaticaux et qui indique que la forme est un verbe, c'est-à-dire qu'elle est douée de bhāvanā, d'une efficience qui « amène à l'existence », met en acte l'idée contenue dans le radical : dire « il sacrifie », c'est faire une « assertion de réalité » à propos du « sacrifice ». Dans le cas de yajeta, l'élément -eta se décompose à son tour en -e-ta : -ta est la désinence porteuse des déterminations de personne, nombre, temps, voix ; le morphème -e-, marque du mode optatif, est ce grâce à quoi le verbe, et la phrase tout entière, est une injonction. La finale -eta exprime donc la « verbalité » (ākhyātatva) et l'élément -e- qui en fait partie, l'« optativité » (liṅtva). L'analyse morphologique se renforce d'une analyse psycho-sémantique du mécanisme de la bhāvanā optative, mécanisme dans lequel sont distingués deux aspects ou deux moments : l'efficience de la bhāvanā se manifeste d'abord comme śābdī bhāvanā, « efficience dépendant de la parole » (śabda) ; elle dénote alors la volonté qu'a l'énonciateur de signifier son injonction à l'allocutaire ; elle est, à la lettre, le fait que la parole dit ce qu'elle veut dire. Dans le cas dont il est question ici, rappelons-le, cette parole est le Veda, texte sans auteur, et l'énonciateur ne se distingue pas de son message. Le deuxième moment est celui de l'ārthī bhāvanā, « efficience concernant l'action qui est le référent du verbe » : c'est la force qui amène l'allocutaire à faire effort pour exécuter ce que dit l'injonction. Devoir, pouvons-nous conclure, c'est reconnaître que l'on est celui à qui la phrase injonctive s'adresse. (Il est licite de généraliser : si les mīmāṃsaka circonscrivent leur enquête aux devoirs que nous fait connaître le Veda, et s'ils restreignent le champ du dharma au point de le définir comme l'ensemble des rites à accomplir, leurs raisonnements sur le kārya, « la chose à faire », et sur la structure de l'injonction sont présentés de telle sorte qu'ils s'appliquent aussi au discours profane. Ce qui est spécifique, dans la parole védique, ce n'est pas sa structure interne, c'est qu'elle tire son autorité d'elle-même et qu'il n'y a pas à confronter ce qu'elle dit avec ce qu'enseignent d'autres sources de connaissance, expérience sensible ou raisonnement.)

Mais, précisément, dans le cas de l'injonction védique, comment puis-je savoir que c'est à moi qu'elle s'adresse ? Il faut ici prendre en considération, dans la phrase, les éléments autres que le verbe : « celui qui désire le ciel... ». Ces mots définissent le sujet de yajeta, « qu'il offre un sacrifice ». Si je veux le ciel (et si j'ai par ailleurs les qualifications nécessaires, que me font connaître d'autres instructions védiques : naissance dans l'un des trois premiers varṇa, pureté personnelle, etc.), je dois offrir ce sacrifice ; et je ne peux l'offrir que si je désire le ciel : ce désir fait partie des qualifications requises.

Or, sur la façon de comprendre l'expression « celui qui désire le ciel » et le rôle qu'elle joue dans la phrase, les mīmāṃsaka se scindent en deux écoles. Pour la branche majoritaire, celle de Kumārila, cette injonction est en même temps une promesse : « celui qui désire le ciel doit offrir le sacrifice » implique que, par le moyen de ce sacrifice, il obtiendra le ciel ; la félicité céleste sera le « fruit » de son action sacrificielle. Assertion qui, à son tour, implique que le ciel est un objet déjà existant, une réalité effective (siddha). Bien que le mot « ciel » désigne un état de bonheur auquel le sacrifiant ne peut accéder qu'après la mort, le ciel n'existe pas seulement [...]

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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Pour citer l’article

Charles MALAMOUD, « DETTE, anthropologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dette-anthropologie/