DETTE, anthropologie

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Le problème du déontique et le dharma

Qu'en est-il donc du « devoir » ? La règle II, i, 43 de Pāṇini offre au grammairien Patañjali et à ses commentateurs la matière d'une discussion technique, mais qui montre, chemin faisant, que le terme r̥ṇa peut s'employer, par extension, au sens d'« obligation », « devoir ». Voici le résumé succinct de cette discussion. La règle pāṇinéenne porte sur des composés tels que varṣadeyam (« payable en un an ») ; elle stipule que certaines classes d'adjectifs verbaux d'obligation peuvent, « pour exprimer une dette » (r̥ṇe), se combiner, de manière à former un composé avec un nom qui indique le moment ou le délai du paiement : varṣa (« année »), deyam (« qui doit être donné »), varṣadeyam (« qui doit être donné [c'est-à-dire, en l'occurrence, restitué] au bout d'un an »). Patañjali demande si la règle est bien formulée : ne faut-il pas remplacer r̥ṇe (« pour exprimer une dette ») par niyoge (« pour exprimer une obligation ») ? Ainsi modifiée, la règle pourrait rendre compte d'expressions tout à fait correctes, comme pūrvāhṇa-geyam sāma (« mélodie [sāma] qui doit être chantée [geyam] le matin [pūrvāhṇa] »). Mais, après avoir considéré cette question, Patañjali refuse la réécriture de la règle : on peut garder r̥ṇe, car « dans ce monde, tout ce qu'un homme fait par obligation devient dette ».

Le substantif r̥ṇa est donc un synonyme possible pour niyoga (« obligation »). Nous aurons à revenir sur ce terme. Il nous faut auparavant, puisque nous avons abordé cette question du déontique, examiner comment sont assumées, en sanscrit, les fonctions qui, en français, sont celles du verbe (« devoir »).

Alors que le sanscrit possède des racines verbales signifiant « pouvoir » et « vouloir » (respectivement śak et iṣ), le verbe devoir manque. La racine arh, à laquelle on pourrait penser, signifie en réalité « mériter, être passible de, être engagé ou destiné à... ». Ce n'est que par commodité, et au prix d'une certaine distorsion, qu'on est amené à traduire ce verbe, dans certains passages, par « devoir ».

S'il n'y a pas, donc, en sanscrit, de racine verbale exprimant la notion de « devoir » à l'état pur, en revanche, chaque verbe sanscrit comporte, dans sa conjugaison, des formes qui indiquent que l'action verbale est affectée de l'indice « devoir ». Soit, par exemple, la racine bhar (« porter ») ; l'infinitif en est bhartum, et la forme signifiant « il porte » est bharati. On ne peut dire « il doit porter » en employant un verbe « devoir » qui aurait pour complément bhartum. Mais on dit « qu'il porte », recourant au mode optatif (bharet) ou impératif (bharatu). En outre, le sanscrit dispose d'adjectifs verbaux d'obligation, à valeur passive (très comparables, dans leur emploi, aux adjectifs en -ndus du latin).

Les modes optatif et impératif et les adjectifs verbaux d'obligation n'ont pas retenu l'attention des grammairiens seulement. Des philosophes les ont étudiés et en ont fait le point d'appui, la référence, sans cesse invoquée, de leurs doctrines sur la notion de « devoir ». La question qu'ils se posent n'est pas seulement : que doit-on faire ? Elle est aussi, et principalement : qu'est-ce que devoir ? Et puisqu'ils ne peuvent interroger le verbe « devoir » qui, on l'a vu, n'existe pas comme vocable autonome, ils concentrent leur effort d'analyse sur les morphèmes d'optatif et d'adjectif verbal d'obligation, qui ont en commun l'injonctivité. En quoi consiste, comment opère l'efficace de ces morphèmes grâce auxquels l'action signifiée par la racine verbale se présente comme « ce qui est à faire », et qui produisent des énoncés qui sont, pour celui qui les entend, des ordres ?

Ces philosophes sont ceux qui appartiennent à l'école dite Pūrva-Mīmāṃsā (« Exégèse première »). La tâche qu'ils se fixent est de comprendre le Veda de manière à saisir comment il est source de connaissance en matière de dharma, c'est-à-dire de devoir. L'autorité du Veda n'est pas, en elle-même, objet de discussion ni même d'interrogation. Au contraire, elle est posée comme un axiome, inséparable de cette autre affirmation : que le Veda n'a pas d'auteur personnel, humain ou divin, qu'il est sans origine, qu'il est là de toute éternité, n'ayant jamais été créé. Ce qui, en revanche, demande enquête dès lors qu'on est saisi par la dharma-jijñāsā (le « désir de connaître le dharma » – la première étape de l'enquête consiste, du reste, à examiner comment ce désir apparaît), c'est la teneur et la forme des instructions contenues dans [...]

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  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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Pour citer l’article

Charles MALAMOUD, « DETTE, anthropologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dette-anthropologie/