SAINTE-BEUVE CHARLES AUGUSTIN (1804-1869)

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Comment parler aujourd'hui de Sainte-Beuve sans être « contre » Sainte-Beuve, avec tous ceux qu'il a méconnus ou calomniés, c'est-à-dire la plupart des grands écrivains de son temps : Balzac, Hugo, Stendhal, Baudelaire..., avec tous ceux qui ont dénoncé l'étroitesse de ses vues, la petitesse de son caractère, la mesquinerie de ses enquêtes biographiques, c'est-à-dire, derrière Proust, avec une cohorte de critiques médiocres qui, forts de l'exemple proustien, dénigrent le prétendu grand maître de la critique littéraire et se défendent de lui rien devoir alors même qu'ils ne font que l'imiter. Mais que nous importent les jalousies et les « poisons » de Sainte-Beuve, ses ambitions et ses maladies ? Les définir, écrire leur histoire, c'est être « pour » lui, c'est marcher sur ses traces, c'est faire cette critique biographique et psychologique qu'il pratiquait mieux que personne, en portraitiste et en causeur, et l'on a cru qu'il s'agissait de critique littéraire.

Ce qui compte, c'est le poids dont ont pesé ces volumes de feuilletons et de chroniques sur l'histoire de la littérature et sur la manière dont elle s'écrit. Essayons de relire ce Saint-Beuve-là – portraits, causeries, histoire, mais aussi recueils de vers, romans et nouvelles – et de comprendre le sort qui lui fut réservé. De l'échec du poète de Joseph Delorme à la consécration glorieuse du critique des Lundis, se dessine un itinéraire qui va d'un effort incompris pour créer des formes poétiques et romanesques nouvelles à une pratique à la fois érudite et diserte du discours critique qui en fixera le modèle pour un siècle. Pour ou contre Sainte-Beuve ? mais de quel Sainte-Beuve parle-t-on ? de l'homme ? de l'œuvre ? et de quelle œuvre ?

L'échec du poète

Qu'est-ce que Sainte-Beuve attendait de l'écriture ? D'abord, la solution idéale d'une difficulté d'être qui n'était ni une angoisse métaphysique, ni, dès l'origine, un thème littéraire.

Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829) racontent un mal qui, pour être aussi du siècle, n'est pas celui de René, mais celui d'un jeune plébéien sans avenir qui, pour échapper aux misères bien réelles de sa condition, rêve de la seule gloire que le règne de Charles X semble pouvoir lui offrir (Sainte-Beuve, lui-même orphelin de père, avait quitté Boulogne-sur-Mer où il était né pour venir à Paris où il connut une certaine gêne). Il rêve de s'intégrer à une communauté étrangère aux distinctions de rang et de classe, celle des purs poètes : « L'idée de s'associer aux êtres élus qui chantent ici-bas leurs peines et de gémir harmonieusement à leur exemple lui sourit au fond de sa misère et le releva un peu. » Dans l'univers idéal où chaque poète occupe un domaine particulier, il pense obtenir le sien : si, par exemple, les vastes horizons et les hauteurs du ciel reviennent à Lamartine, il veut se réserver les aperçus terre à terre et les minuties de la vie intérieure. Mais comment intéresser à une humble poésie domestique, toute proche de celle des lakistes, un public de privilégiés, pour qui l'élégie n'est que le luxe harmonieusement sentimental de belles âmes ennuyées ? Passé 1830, Sainte-Beuve, « Werther jacobin et carabin », saint-simonien d'un jour, a compris que, sous le régime de Juillet, il n'est pas d'Eden possible, même entre poètes. En évoquant « le vrai des douleurs » (Pensées d'août), il ne faisait qu'offenser des goûts délicats. Ses poèmes sont rejetés comme « prosaïques », dans tous les sens du mot.

En 1834, Volupté représente, sous l'influence de Lamennais, une nouvelle tentative pour chercher une issue au malaise de Joseph Delorme, transposé dans celui d'Amaury. Roman poème, fondé sur l'exploration des souvenirs, Volupté reste une œuvre sans lendemain : en l'écrivant, Sainte-Beuve espère moins se faire reconnaître comme romancier que modifier sa propre condition et se modeler sur le personnage, guéri et unifié par la religion, qu'il s'est proposé de créer. Mais, ainsi abordée par la littérature, la foi n'apporte pas plus de remède que la poésie.

Ces démarches de créateur, incomprises ou avortées, sont importantes, car elles ont amené Sainte-Beuve à découvrir que la littérature pouvait être mensonge : les œuvres éloquemment généreuses de tant de poètes, tel Lamartine, ou de nouveaux prophètes, tel Lamennais, lui apparaissent comme des oripeaux co [...]

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de littérature française à la Sorbonne

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Pour citer l’article

Roger FAYOLLE, « SAINTE-BEUVE CHARLES AUGUSTIN - (1804-1869) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-augustin-sainte-beuve/