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ASIE (Géographie humaine et régionale) Espaces et sociétés

Occupation de l'espace, peuples et civilisations

Existe-t-il une « civilisation asiatique » et, si oui, sur la base de quels critères ? La réponse doit prendre en compte les problèmes de délimitation de l'Asie tels qu'ils viennent d'être exposés, l'évolution historique qui peut dégager des divergences ou des convergences et, enfin, le point de vue. La définition socioculturelle, sinon ethnique, d'une Asie est inséparable d'un positionnement géopolitique, implicite ou explicite. Les penseurs européens se sont penchés sur la question d'une « civilisation asiatique » à partir des grandes découvertes, tandis que leurs homologues indiens, chinois ou japonais n'en ont senti la nécessité qu'à la fin du xixe siècle, lorsqu'ils prennent conscience du sort commun que leur inflige le colonialisme occidental.

D'Aristote à Montesquieu, le discours occidental sur l'Asie stigmatise d'abord le despotisme politique et la servitude des peuples d'Orient. Puis, à partir du xviiie siècle, il insiste sur le différentiel de développement entre l'Europe et l'Asie. Au xixe siècle, des philosophes comme Hegel ou Herder en cherchent les causes dans la nature humaine des Asiatiques, ouvrant la voie aux analyses racistes. Marx ou Weber invoquent ensuite la différence des expériences historiques et économiques.

L'Asie constitue une aporie pour la théorie marxiste, car elle échappe à son schéma quadripartite de progression historique des sociétés, traversant successivement les stades antique (esclavagiste), féodal, bourgeois (capitaliste) et communiste. Marx et Engels constatent en effet que le mode féodal n'y existe pas vraiment dans son acception européenne. Ils élaborent donc un stade particulier, celui du « mode de production asiatique » (MPA), d'ailleurs l'une des rares approches réellement spatiale ou géographique chez Marx. Partant surtout de l'exemple indien, ils lui attribuent cinq principales caractéristiques : l'absence de propriété privée du sol, une propriété à dominante communale et fonctionnant sur la coopération, une agriculture de micro-exploitations, l'existence de grands travaux d'irrigation, un État omnipotent et despotique où la bourgeoisie reste soit embryonnaire, soit dominée. Le lien entre le contrôle de l'eau et une forme despotique de gouvernement sera développé par certains épigones comme Karl Wittfogel (1896-1988).

Dans certains passages de leur œuvre, Marx et Engels appliquent toutefois le MPA à divers moments historiques et à des espaces et qui ne sont pas forcément situés en Asie, comme l'Égypte ou les Andes, ce qui complique l'interprétation chez leurs exégètes asiatiques. De surcroît, ils ne définissent pas précisément ce qu'ils entendent par Asie : tout ce qui est à l'est de la Perse ou bien de l'Inde ? Ils sont en tous les cas clairement influencés par Hegel qui, dans sa conception particulière du développement historique, considère l'Asie comme étant certes à l'origine de l'histoire (occidentale) mais se révélant stationnaire, ou dépassée. De fait, les raisonnements des théoriciens marxistes asiatiques, surtout des années 1930 et 1940, délaissent une approche de l'Asie comme entité spatiale et s'en tiennent essentiellement à la question du stade historique, considérant l'Asie soit comme arriérée ou en contretemps par rapport à l'Occident, soit comme totalement originale.

La montée en puissance du Japon, au xxe siècle, introduit un décalage géographique et géopolitique important, qui pousse les marxistes asiatiques à se repositionner théoriquement par rapport au M.P.A., d'autant que certains passages de Marx évoquent la nature particulière du féodalisme japonais et comparent le développement social du Japon à celui de l'Occident. Si[...]

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