ANTHROPOLOGIE POLITIQUE

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Le politique et ses supports

L'anthropologie politique ne contribue pas seulement à une meilleure délimitation, et à une meilleure connaissance, du champ politique. Elle envisage, d'une manière novatrice, le rapport du pouvoir aux structures élémentaires qui lui fournissent sa première assise, aux types de stratification sociale qui le rendent nécessaire, aux rituels qui assurent son enracinement dans le sacré et interviennent dans ses stratégies.

Parenté et pouvoir

L'anthropologie moderne, loin de concevoir parenté et politique comme des termes exclusifs l'un de l'autre ou opposés l'un à l'autre, a révélé les liens complexes existant entre les deux systèmes, et fondé l'étude théorique de leurs rapports à l'occasion de recherches conduites « sur le terrain ». On a constaté, à diverses reprises, que les relations politiques s'expriment aussi dans le langage de la parenté et que les manipulations de la parenté sont un des moyens de stratégie politique. La recherche actuelle le montre en accordant son attention aux situations révélatrices, aux stratégies et manipulations concernant le pouvoir et l'autorité.

Les sociétés dites segmentaires, organisées sur la base des clans, des lignages et des alliances résultant des échanges matrimoniaux, ne sont pas dépourvues de rapports de prééminence ou de subordination. Les clans et les lignages ne sont pas tous équivalents ; les premiers peuvent être différenciés, spécialisés et « ordonnés » ; les seconds peuvent conférer des droits inégaux selon qu'ils se reportent à telle ou telle catégorie d'ancêtre fondateur ; les uns et les autres peuvent être distingués pour des nécessités d'ordre rituel qui comportent des incidences politiques et économiques.

Un exemple emprunté à la littérature anthropologique classique paraît nécessaire : c'est celui des Nuer, éleveurs du Soudan étudiés par E. Evans-Pritchard. Leur société, en réduisant au minimum les relations inégales, sans cependant les éliminer, constitue une sorte de cas limite. Dans les diverses sections territoriales, un clan ou lignage principal occupe une position prédominante ; Evans-Pritchard le dit « aristocratique » (évoquant ainsi son statut supérieur) tout en observant que « sa prédominance lui donne plus de prestige que de privilèges ». Au moment des initiations imposées aux adolescents, des lignages disposant d'une prérogative rituelle – formés par les « hommes du bétail » – fournissent les dignitaires qui ont la charge d'ouvrir et de clore le cycle ; ils interviennent ainsi dans un système qui assure la socialisation des individus et les répartit dans des groupes d'âge à statut différencié, ceux des aînés, des égaux et des cadets ; ils jouent un rôle politique. Enfin, une fonction rituelle particulière, celle de notable « à peau de léopard », appartient également à certains lignages extérieurs aux clans dominants ; elle confère la position de conciliateur dans les différends graves et de médiateur dans ceux qui concernent le bétail. Elle a, elle aussi, des implications politiques. Tels sont les éléments qui définissent la vie politique des Nuer. Evans-Pritchard précise que « les hommes les plus influents » se caractérisent par leur position clanique (ils sont « aristocrates ») et lignagère (ils sont chefs de famille étendue), par leur situation d'âge (ils ont le statut d'aîné), par leur richesse en bétail et par leur « forte personnalité ». À défaut d'une autorité politique bien différenciée, la prééminence, le prestige et l'influence résultent de la conjugaison de ces inégalités minimales.

Dans les sociétés de ce type (segmentaires), la vie politique diffuse se révèle plus par les situations que par les institutions politiques ; il s'agit de sociétés où les structures politiques sont les moins « visibles » et les plus « intermittentes ». La prise des décisions concernant la communauté fait apparaître des hommes prééminents ou dotés d'autorité, des hommes de rang supérieur, des conseils d'anciens, des chefs occasionnels ou institués. Les conflits individuels qui imposent l'intervention de la loi et de la coutume et le redressement des torts subis, les antagonismes qui débouchent sur le feud (la guerre privée) ou sur la guerre sont autant de circonstances manifestant les médiateurs et les détenteurs de pouvoir. Par ailleurs, l'affrontement insidieux est, autant que l'affrontement direct, un révélateur de la vie politique au sein des sociétés lignagères. C'est ainsi que la sorcellerie – dans son ambiguïté – peut révéler indirectement une opposition cachée, ou contribuer au renforcement du pouvoir par la crainte qu'elle inspire et que ce dernier utilise à son avantage.

Stratification sociale et pouvoir

Une des tâches de l'anthropologie politique est de montrer les formes particulières que prennent le pouvoir et les inégalités sur lesquelles il s'appuie dans le cadre des sociétés traditionnelles. On peut évoquer, d'abord, les inégalités primaires fondées sur des critères naturels (sexe et âge) et « traitées » par le milieu culturel au sein duquel elles s'expriment ; elles instaurent une hiérarchie de positions individuelles situant les hommes par rapport aux femmes, et chacun de ceux-ci dans leur groupe selon leur âge ; ensuite, les formes élémentaires de la stratification sociale qui résultent de l'ordre selon lequel se rangent, avec une capacité et des droits inégaux, les clans ou les lignages et les groupes ou « classes » d'âge ; enfin, les stratifications sociales complexes qui se résolvent en un arrangement hiérarchique (rangs, ordres, états, castes), régissent ainsi une participation inégale (ou exclusive) au pouvoir, aux richesses et aux symboles de prestige et impliquent généralement des traits culturels différenciés ; elles peuvent préfigurer une structure de classes sociales.

Mais le concept de classes sociales fait problème ; son usage en anthropologie reste limité ou ambigu. La théorie marxiste paraissait elle-même inachevée, ou hésitante, en ce domaine ; et les ethnographes soviétiques reconnaissaient la difficulté en utilisant le terme « protoclasse ». La question de la pertinence est néanmoins posée. Il paraît légitime de réserver le concept de classes aux seules sociétés politiquement unifiées – ce qui implique l'existence de l'État – où les forces économiques déterminent la stratification sociale prédominante, et où les rapports antagonistes peuvent menacer l'ordre social et le régime politique établis.

La complexité des rapports de la stratification sociale au mode d'organisation du pouvoir politique apparaît à chaque étude de cas. Ainsi, à propos de la société des Haoussa du Nigeria septentrional : celle-ci est fondée sur la conquête, établie à [...]

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  • : professeur émérite à l'université de Paris-Sorbonne, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Georges BALANDIER, « ANTHROPOLOGIE POLITIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-politique/