ALPHABÉTISATION

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Deux modèles d'alphabétisation

L'alphabétisation de longue durée

Lire et écrire ont longtemps été des savoir-faire réservés à des professionnels. Les premières civilisations de l'écrit, celles de la Mésopotamie, de l'Égypte ou de la Chine, confient à une caste puissante de scribes le soin de l'élaboration, tant matérielle qu'intellectuelle, des documents écrits. L'Antiquité gréco-romaine, qui voit l'expansion de l'écriture alphabétique, va imposer une nouvelle figure de scribe, celle de l'esclave lecteur et surtout scripteur. Les tâches physiques – orales et manuelles – sont alors dissociées des savoirs intellectuels du lettré. La nécessité d'une alphabétisation des populations est tout à fait étrangère à la mentalité antique, et l'on peut considérer que le haut Moyen Âge héritera de cette indifférence. Ce sont alors les clercs, moines copistes ou grands prélats, qui sont les seuls « lettrés », les litterati opposés à la masse des illiterati, c'est-à-dire qu'ils connaissent le latin, unique langue de l'écrit. C'est à partir du xiiie siècle, dans le contexte des profondes mutations économiques, politiques et culturelles que connaît l'Occident médiéval, que la culture écrite va se transformer et devenir celle des laïcs aussi bien que celle des religieux. Une alphabétisation restreinte, limitée à certains savoir-faire fonctionnels et qui combine sans doute apprentissage sur le tas et recours occasionnel à des maîtres, se met en place ; c'est, par exemple, le cas des marchands. En France, l'écriture de la langue française et l'invention de l'imprimerie vont rendre définitive la sécularisation de la culture écrite. C'est autour des xvie et xviie siècles qu'une demande d'école, émanant des communautés urbaines et parfois rurales, s'affirme. Dès lors, l'histoire de l'alphabétisation se mêle à celle de la scolarisation. Mais c'est à partir de 1833 seulement, lorsque l'État prend en charge la scolarisation, que l'alphabétisation va s'accélérer et devenir « sans retour ». Le xixe siècle verra l'achèvement du processus, sans qu'il soit possible toutefois d'atteindre une alphabétisation totale. De nos jours encore, on estime entre 8 et 10 p. 100 la proportion de citoyens français qui ont des difficultés à lire.

L'approche historique permet d'identifier, à l'échelle d'un pays comme la France, les mêmes phénomènes que ceux relevés aujourd'hui au niveau mondial. Ainsi de la persistance, pendant des siècles, de disparités régionales très fortes : il existait bien une France « du retard » qui regroupait l'Aquitaine, la Bretagne et une partie du Massif central. De surcroît, l'avance des villes sur les campagnes est attestée dans toutes les régions. Enfin, l'écart entre les hommes et les femmes est une constante qui ne se résorbe qu'au xixe siècle, et d'abord dans les départements où les taux d'alphabétisation masculine sont les plus élevés. L'analyse historique remet en cause une série d'évidences. L'école, par exemple, n'est pas l'agent unique de l'alphabétisation : elle a plutôt joué le rôle d'un catalyseur accentuant des tendances déjà présentes. En France, les disparités régionales en matière d'alphabétisation recoupent, en général, les disparités du développement économique qui apparaît comme un puissant stimulant. L'histoire de l'alphabétisation met également en cause une transformation des mentalités. En France, deux institutions antagonistes se sont relayées dans la promotion de l'éducation : l'Église, puis l'État républicain héritier de la Révolution française. L'idée que l'instruction joue un rôle dans le progrès de la nation leur est commune. C'est dans le contexte de la Réforme puis de la Contre-Réforme que l'Église fait de l'alphabétisation de masse une mission sacrée dont le but est de fabriquer de bons chrétiens. L'État républicain, quant à lui, conçoit l'instruction comme le berceau du citoyen ; l'école se veut, contre le fanatisme et l'ignorance, celle de la liberté et de la raison.

Le modèle « révolutionnaire »

Le modèle d'une alphabétisation de longue durée caractérise de nombreux pays d'Europe de l'Ouest. Le xxe siècle voit l'émergence d'un autre modèle, celui de l'alphabétisation rapide des populations par décision politique, dans le contexte des grandes révolutions et de la décolonisation. En premier lieu, on citera le Japon, précurseur en la matière, où le mot d'ordre « Instruisez-vous » est lancé dès 1870, à l'époque de la Restauration de Meiji, lorsque le pays s'ouvre au monde moderne. Avant la Première Guerre mondiale, le Japon avait rattrapé l'Occident en matière de scolarisation. Cette volonté politique, qui sous-tend les campagnes de masse, va particulièrement s'exprimer en U.R.S.S. dès 1919, ou encore dans la Turquie kémaliste de 1928, au Mexique en 1944, lorsque se développe la « guerre à l'ignorance ».

Le cas de l'U.R.S.S. est tout à fait significatif d'une autre conception de l'alphabétisation inscrite dans un projet politique global. Au lendemain de la révolution d'Octobre, l'organisation de l'école gratuite et obligatoire pour les enfants s'accompagne de la mise sur pied d'un programme d'élimination de l'illettrisme des adultes. D'emblée, la campagne d'alphabétisation lie étroitement idéologie et éducation. Cette caractéristique se retrouvera dans tous les pays qui se réclameront du marxisme-léninisme. En 1919, un décret précise : « Tous les citoyens âgés de dix-huit à cinquante ans doivent obligatoirement apprendre à lire et à écrire dans leur langue maternelle ou en russe, au choix. Cet enseignement sera dispensé dans les écoles publiques existantes ou dans les écoles créées à l'intention des analphabètes... » Lénine espérait en finir avec l'analphabétisme pour le dixième anniversaire de la Révolution, la campagne devant avoir la même efficacité rapide qu'une offensive militaire. La nation entière est mobilisée, chaque année des réseaux d'écoles d'alphabétisation offrent, dès 1919, de trois à quatre mois de cours aux adultes illettrés. Des volontaires ainsi que des membres des mouvements organisés participent à l'effort. En fait, ce n'est que vers la fin des années 1950 que, d'après les statistiques officielles, l'analphabétisme aurait disparu en U.R.S.S. (le taux actuel d'alphabétisation des adultes s'établit, selon l'U.N.E.S.C.O., autour de 97 p. 100 en Russie et en Ukraine). De surcroît, les données des recensements montrent que les langues nationales ont été préservées pour l'essentiel, en dépit des pressions du pouvoir central en faveur de l'apprentissage du russe.

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Écrit par :

  • : directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (E.H.E.S.S.)
  • : professeur des Universités en démographie, faculté des sciences humaines et sociales, université de Paris-V-Sorbonne
  • : agrégée de l'Université, A.T.E.R. à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Béatrice FRAENKEL, Léon GANI, Aïssatou MBODJ, « ALPHABÉTISATION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alphabetisation/