Avec une sûreté, une concision et une élégance qui devaient marquer chacun de ses écrits, le premier essai de Pierre Clastres, Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne, jetait les fondements de son anthropologie politique. Il contenait déjà, pour l'essentiel, l'interprétation du monde dit primitif ou sauvage que Clastres ne devait cesser d'enrichir dans la suite.
Nombreux ont été ses séjours parmi les Indiens. À partir de 1963, pendant plus de dix ans, il passe une longue partie de son temps en Amérique du Sud, successivement au Paraguay, au Brésil et au Venezuela. Auprès des Guayaki, d'abord, puis des Guarani, d'une importante tribu du Chaco ensuite, les Chulupi-Ashluslay, et, enfin, des Yanomami, il recueille une abondante information qui lui permettra d'écrire avec une égale compétence et un égal bonheur sur la vie quotidienne d'un groupe, sur la fonction des chefs, les mythes, les rites d'initiation et la guerre.
Au foyer des études de Clastres, une même certitude : les sociétés indiennes et, de manière générale, les sociétés primitives sont doublement méconnues. Ou bien l'on prétend les reléguer à un stade inférieur du développement de l'humanité, on les loge dans l'histoire, mais pour leur assigner le statut de ce qui n'est pas encore civilisé – telle est la perspective de l'évolutionnisme, et que celui-ci se pare des couleurs de la science marxiste ne le modifie guère. Ou bien l'on abolit la dimension de l'histoire, pour réduire leur singularité aux signes d'une structure ou d'un ensemble de structures qui les distingueraient, parmi d'autres, dans l'univers de la culture. Dans l'un et l'autre cas, demeure impensé ce qui fait qu'une société primitive est société, le mouvement par lequel elle se rapporte à elle-même, à la fois s'institue comme une et se représente comme telle – bref, demeure impensée son existence politique. Ni d'un point de vue évolutionniste, ni d'un point de vue structuraliste, ne fait question le statut du pouvoir.
Or, c'est justement à prendre en co […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



