Jonathan Swift, le docteur Swift, doyen de St. Patrick (Irlande), l'amant de Stella, l'auteur des Voyages de Gulliver : voilà, dans la mémoire populaire, un écrivain anglais pour les grands et les petits, mais aussi, pour le critique, le plus difficile à catégoriser qui soit dans une histoire de la littérature.
En premier lieu, il est irlandais (ce qui peut expliquer bien des choses, encore que ses écrits n'illustrent guère l'âme nationale, telle que G. B. Shaw ou W. B. Yeats, par exemple, en sont la pure émanation). Un Celte ? allons donc ! anglais jusqu'à la moelle, diront certains ! Si la diversité des talents et le sens de l'humour témoignent de l'anglicité, il est le plus complet de tous. Homme d'église (son libre choix, mais par sagesse et par dépit), poète (mais sans trop s'abreuver aux sources claires d'Hélicon), secrétaire exemplaire (par nécessité plus que par vocation), homme politique (ayant joué complaisamment aux jeux subtils et dangereux des whigs, puis des tories), satiriste impénitent et redoutable (sa plume fait tomber les ministres, mais lui coûte son avancement), incomparable conteur d'histoires imaginaires (Gulliver), précurseur de la science-fiction (Laputa), humaniste savant (il défendit sir William Temple contre d'acariâtres érudits), mystificateur de haut vol (Bickerstaff et Scriblerus), contempteur de sa propre science, ami adorable et détestable (il met Arbuthnot au-dessus de tout, mais se querelle avec Addison, Steele et d'autres), amant passionné et secret (a-t-il eu un enfant de Vanessa ? a-t-il épousé Stella ?), fasciné par les femmes (mais révulsé par le sexe et leur condition : ses poèmes de la fin), misanthrope avoué, mais fier et généreux, défenseur des misérables contre l'injustice et l'oppression (la misère irlandaise lui fait saigner le cœur et écrire, par dérision, des choses atroces), homme aux cent masques, remuant, fébrile, tendu, bon vivant et ténébreux, à l'affût de la sottise et de la méchanceté pour les foudroyer, impitoy […]
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