6. Le patriote irlandais
Depuis la déconfiture politique de ses amis, Swift s'était fixé à Dublin, remplissant ses devoirs sacerdotaux, et apparemment indifférent à l'histoire qui se faisait sans lui. Il réfléchissait sur le passé, restait fidèle à ses amis, attendait leur remise en grâce. Oxford fut acquitté en 1717, et Swift s'en réjouit. Il écrivait quelques poèmes et quelques lettres, mais surtout il s'identifiait à l'Irlande dont il comprenait les problèmes et partageait les angoisses. Il s'insurgea en 1720 contre une loi votée par le Parlement de Westminster, qui devait aggraver l'assujettissement de l'Irlande à la Grande-Bretagne. Quatre ans plus tard, il partit en guerre contre William Wood, qui avait reçu patente pour frapper monnaie de bronze à l'usage des Irlandais. Swift écrivit ses fameuses Lettres du drapier (The Drapier's Letters ; toujours la redoutable mystification), où il était démontré que cette émission était en réalité une escroquerie. L'opinion publique ainsi alertée fut si hostile au projet que la patente fut retirée à Wood. La plume de Swift n'avait rien perdu de sa vigueur polémique.
Mais c'est la misère du peuple d'Irlande qui lui inspira ses pamphlets les plus pathétiques. Parmi ceux-ci, la Modeste Proposition concernant les enfants des classes pauvres (A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People, from Being a Burthen to their Parents, 1729) est presque intolérable de froideur calculée, d'apparente insensibilité, antiphrase métaphorique, cruelle divulgation, dans le style le plus terre à terre, le plus objectif, d'une injustice si inhumaine qu'elle fait honte à l'administration britannique, à l'humanité tout entière. On a parlé, à ce sujet, d'humour noir. Jarry revu par Kafka : « Un Américain, rencontré à Londres, m'a révélé qu'un bébé sain et bien nourri constitue à l'âge d'un an un plat délicieux... » On ne peut aller plus loin dans l'horreur dans la langue pseudo-scientifique d'un journaliste inconscient de son génie. Ainsi, la misère de la surpopulation peut se résoudre par l'anthropophagie...
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