Toute histoire littéraire sous-entend une perspective et la perspective a rapport au temps présent, le passé étant vu en fonction de problèmes contemporains ; ainsi, maint écrivain dont le nom est consacré dans le panthéon des célébrités peut se trouver aujourd'hui ou demain dans la situation de la semence qui tombe sur le basalte. Si l'on conçoit l'histoire littéraire comme dynamique et non plus comme un « ciel des étoiles fixes », il va de soi que le facteur déterminant n'est pas tellement la valeur absolue de la semence, mais plutôt la relative fertilité du sol. L'alternative pour une œuvre d'art consiste à rester enfermée dans le goût de la période où elle est née – et alors elle est inféconde, rigide, incommunicable à la postérité qui la trouve ennuyeuse et même ridicule – ou à être capable d'aborder les futurs. Il lui faut alors subir l'inévitable stratification des hommages que chaque génération lui rend pour devenir différente de ce qu'elle était, se muant ainsi peu à peu en œuvre collective, chorale. La littérature anglaise offre un modèle de ce processus : Hamlet. Combien de Shakespeare y a-t-il dans le drame qu'il remania, combien dans le drame qui a été remanié dans l'esprit, sinon dans la lettre, par les critiques qui se sont succédé ? Mort, ou bien transfiguration, il n'est pas d'autre choix : l'œuvre d'art ne reste jamais telle quelle ; elle passe avec le goût qui l'inspira, ou elle se modifie en s'adaptant à des temps nouveaux.
1. Chaucer et le Moyen Âge
Si Geoffrey Chaucer (1340 env.-1400 env.) n'avait pas secoué la tradition allégorique du Roman de la Rose et de ses faibles imitateurs, grâce à l'influence des fabliaux et surtout des trois grands italiens du xive siècle, Dante, Pétrarque et Boccace, aurait-il un nom plus retentissant que William Langland, dont La Vision de Pierre le laboureur (Piers Plowman, 1362-1387) ne conserve aujourd'hui de vitalité qu'à cause du tableau qu'il offre d'une Angleterre populaire ravagée par la misère et qui contraste avec celu […]
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