Lorsque paraissent les Voyages de Gulliver (1726), Jonathan Swift (1667-1745), doyen de la cathédrale anglicane St. Patrick à Dublin, a près de soixante ans et une longue carrière politique et littéraire derrière lui. Le rôle qu'il a joué de 1710 à 1714 en Angleterre comme ministre occulte de la propagande du gouvernement tory lui permet d'alimenter la satire politique des Voyages de Gulliver. La parution de cet ouvrage est entourée d'un mystère soigneusement entretenu qui correspond avant tout à une stratégie de dénégation dont Swift est coutumier depuis le Conte du tonneau (1704). Si ce mystère ne se justifie que partiellement par les risques de représailles politiques encourus, la réalité de ces risques est toutefois suffisamment importante pour que l'imprimeur londonien Motte juge bon d'apporter plusieurs modifications édulcorant le texte original. Les Voyages de Gulliver connaissent néanmoins un succès immédiat, qui ne se démentira plus. Ils prennent rang désormais parmi les mythes durables du patrimoine littéraire.
1. Des Lilliputiens aux Houyhnhnms
Empruntant aussi bien à Homère et Lucien qu'aux Mille et Une Nuits et à Rabelais, sans oublier les voyages philosophiques du temps, l'ouvrage se compose de quatre parties qui sont autant de découvertes de contrées fantastiques, chaque partie étant construite de manière semblable : hasards et revers de fortune conduisent Lemuel Gulliver, chirurgien de formation et marin de vocation, dans une île jusqu'alors inconnue, qu'il quitte après bien des péripéties pour retrouver sa famille. Au pays des Lilliputiens où il s'est échoué, Gulliver apparaît comme un géant, ce qui est prétexte à des épisodes au comique jubilatoire, telle l'extinction toute rabelaisienne de l'incendie du palais royal. Mais Swift fait aussi de Gulliver le témoin candide des intrigues de cour et des appétits politiques des Lilliputiens. À Brobdingnag, Gulliver devient un nain au milieu de géants, renversement d'échelle qui s'accompagne d'une autre inversion de perspective : ce s […]
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