7. Un gouffre entre l'homme et la nature
L'aventure singulière de l'idéalisme allemand se préparait de longue date, mais c'est bien Kant qui l'a véritablement engagée, en rompant avec la métaphysique traditionnelle. Le dogmatisme de Leibniz et de Wolff, se targuant d'une connaissance exhaustive de l'absolu, ne lui parut plus offrir les défenses théoriques suffisantes contre ce qu'il tenait pour les principaux dangers : il a cru sauver l'essentiel en procédant à une critique méthodique des pouvoirs de la raison humaine.
À l'encontre de l'idéalisme subjectif, il a maintenu l'existence d'une réalité indépendante de la connaissance que nous élaborons, et extérieure à elle ; l'existence des choses en soi, distinctes des « choses pour nous », et dont la connaissance en tant que telles nous est inaccessible. Contre le matérialisme, il a soutenu que nous connaissons seulement les choses pour nous, telles que les choses en soi apparaissent dans notre conscience humaine, dans les conditions que leur imposent les formes de notre sensibilité et les catégories de notre entendement : en les réduisant, donc, à de simples « phénomènes ».
De cette manière, Kant croyait sauvegarder à la fois une objectivité des phénomènes (les mêmes pour tous les hommes) qui fonde la science, et une liberté de l'action humaine, condition sine qua non de la moralité : « La doctrine de la moralité peut garder sa place et la physique la sienne, ce qui n'aurait pas lieu si la critique ne nous avait d'abord appris notre ignorance inévitable à l'égard des choses en soi et n'avait restreint tout ce que nous pouvons connaître » (Préface de la deuxième édition de la « Critique de la raison pure »).
Le projet kantien est bien de soustraire l'essentiel de l'homme à la nécessité et à la causalité naturelles. Car, « si les phénomènes sont des choses en soi, la liberté est impossible à sauver. La nature est la cause intégrale et en soi suffisamment déterminante de tout événement, et la condition de chacun est toujours re […]
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