3. L'Europe séduit l'Amérique
Sa silhouette à la Bonaparte devint vite célèbre à Hollywood. C'était un petit homme trapu, au sourire malicieux, un gros cigare aux lèvres, l'œil pétillant, une mèche noire tombant sur son front. Il faisait partie de ces innombrables réalisateurs européens qui avaient dû s'exiler aux États-Unis, et qui, célèbres ou obscurs, ont fécondé le cinéma américain : Murnau, Stroheim, Ford, Lang, Minnelli, Hitchcock, René Clair, Ophuls, Renoir, Polanski, Forman...
Le secret de la réussite de Lubitsch est sans doute paradoxal : loin de renier ses racines, sa culture, il va au contraire exprimer au cœur du Nouveau Monde l'esprit de la civilisation européenne. Jamais il n'essaiera de faire des « films américains ». S'il sait profiter des moyens que l'Amérique lui donne, il s'en sert pour raconter des histoires qui se déroulent entre Londres, Vienne et Paris. Là encore, il s'adapte sans la moindre concession. Il a parfaitement compris que les Américains admirent et envient notre art de vivre, qu'ils ont besoin de trouver leur identité face à une Europe fidèle à elle-même, fière de ses traditions et de son art (au contraire, nous devenons méprisables à leurs yeux quand nous cherchons à les imiter). Jean Domarchi, l'un des premiers critiques à reconnaître le génie de Lubitsch, a bien vu l'enjeu d'une telle tragédie : « Il ne déplaît pas aux Américains de voir l'Europe sous les traits d'une civilisation de dilettantes, d'esthètes, une sorte de paradis de la femme [...]. L'Américain puritain et travailleur, jalousant inconsciemment le style de vie européen (et particulièrement latin), peut trouver dans l'apologie de ce qui chez lui ne serait absolument pas de mise (perdre agréablement son temps) la satisfaction de certaines tendances énergiquement refoulées. »
C'est pourquoi il serait injuste de voir en Lubitsch un brillant technicien confiné dans des sujets frivoles (opérettes et amourettes). Cette thèse, répandue par la critique allemande (cf. Siegfried Kracauer,
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