Si la plupart des grands cinéastes, à commencer par Charlie Chaplin, ont connu des moments difficiles au cours de leur carrière, Ernst Lubitsch est l'un des rares qui aient toujours eu du succès. Pas d'éclipse dans une trajectoire aussi heureuse que les films eux-mêmes. Peintre de la séduction, de l'élégance et du raffinement, ce cinéaste a su plaire à tous les publics, et sans concession.
C'est peu de dire que ses films ont bien vieilli, que la gloire posthume prolonge ses triomphes précoces et renouvelés. On découvre peu à peu que son art – la fameuse « Lubitsch Touch » – ne se réduit pas à une formule, si parfaite soit-elle. Il a été tout simplement, avec D. L. W. Griffith, l'un des inventeurs du langage cinématographique : comment raconter une histoire en images, exposer clairement les relations les plus subtiles, suggérer en offrant au spectateur le plaisir de construire lui-même les situations à partir d'un minimum d'indices. Ernst Lubitsch, sans en avoir l'air, a su résoudre tous les problèmes du cinéma.
C'est justement parce que chez lui la technique ne se voit pas qu'on a sous-estimé la place et l'influence de ce cinéaste. Au fil des rétrospectives (à la Cinémathèque française en 1967 et en 1986) et des reprises dans les circuits commerciaux (en 1986 et 1987), on a pu mesurer la maîtrise, l'intelligence du cinéma qui se dissimulent sous l'apparente frivolité. On sait aujourd'hui ce qu'Alfred Hitchcock a appris de Lubitsch. Et plus près de nous Ozu, Renoir, Ophuls, Mankiewicz, Bergman lui-même (qui a longtemps rêvé de porter à l'écran La Veuve joyeuse, dont Lubitsch a réalisé en 1934 deux adaptations fameuses, avec Maurice Chevalier et Jeanette Mac Donald). François Truffaut et Éric Rohmer sont aussi ses héritiers.
L'auteur de Sérénade à trois et de Angel a pu passer pour le témoin souriant d'un art de vivre révolu : il n'est pas sûr que cet art de vivre ne soit pas reconsidéré un jour. Il est en tout cas certain que les images brillantes de Lubitsch communiquent un bonheur de filmer dont le cinéma actuel garde la nostalgie secrète.
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