4. La « Lubitsch Touch »
Ici l'art de vivre se confond avec l'art tout court. La morale de Lubitsch, c'est la morale du spectacle. Tout se ramène à une certaine manière d'inventer les échanges, les relations : entre les personnages dans le film, entre le film et les spectateurs. Pour qu'il y ait jeu – désir, émotion, séduction – il faut apprendre à cacher. Le monde selon Lubitsch repose sur le secret. Les portes de ses salons n'ont pas d'autre usage que de dissimuler paroles et gestes. La mise en scène est elle-même l'art de cacher ici pour éclairer ailleurs. Là est le fondement de tous les pouvoirs, à commencer par ceux qui prétendent répandre l'information, se donner en spectacle. La supériorité de l'artiste (de l'acteur, de l'homme d'esprit, du séducteur amoureux), c'est qu'il connaît les limites de ce pouvoir. Le jeu a une fin, comme la pièce ou le film un dénouement. Autrement dit, le secret, la dissimulation préparent toujours l'aveu, la révélation, la mise au jour de la vérité. Le plaisir enfin partagé. Le bonheur d'autant plus vif qu'on aura dû le retenir.
C'est ainsi que l'art de Lubitsch cultive l'ellipse, l'attente, la surprise. Il s'agit pour lui de construire le temps du désir. Ne jamais le remplir, car ce serait le détruire. Ne jamais l'exploiter, car ce serait l'avilir. Faire le vide, entraîner le spectateur toujours plus loin, de secret en secret, de surprise en surprise : telle est la séduction, à la fois esquive et dérive. Et sans doute le cinéma lui-même, dans son essence, est-il d'abord séduction : flux et reflux d'images fugitives, évanescentes, fragiles, menacées.
Dans l'un de ses derniers films (Le ciel peut attendre, 1943), Lubitsch décrit l'arrivée en enfer d'un vieux monsieur très digne qui vient de mourir. L'enfer est un vaste bureau moderne, froid mais élégant, où Satan reçoit ses hôtes avec courtoisie. Jamais Lubitsch n'a pu filmer directement l'effroi, l'angoisse, la cruauté. Ce qui fut la matière du cinéma expressionniste échappe à toute rep […]
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