Peu d'ouvrages non romanesques de langue anglaise connurent en leur temps un succès aussi immédiat, vif et étendu que ceux de Burke. Sa Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau, publiée en 1757 et fondant la première opposition systématique du sublime au beau, fut rééditée presque tous les trois ans jusqu'à la fin du xviiie siècle et rapidement traduite en français et en allemand. Mais la gloire de Burke atteint son zénith avec les Réflexions sur la Révolution de France, parues dès novembre 1790 et constituant, pour reprendre les termes de Novalis, un « livre révolutionnaire contre la Révolution ».
Or les études sur Burke ont été récemment renouvelées par l'ouverture des archives des descendants du comte Fitzwilliam et la publication qui s'ensuivit, sous la direction du professeur Copeland, de ce monument qu'est la Correspondance de Burke (1958-1978).Traductions et rééditions témoignent, un peu partout en Europe, d'un regain d'intérêt à l'égard de Burke.
Au-delà de l'impitoyable contempteur de la grande Révolution, au-delà du « vulgaire bourgeois » que dénigrait Marx, on ne cesse de découvrir, soutenu par une éloquence puisée à la source de l'enthousiasme et de la conviction, l'humaniste attentif aux ressorts les plus divers de notre être sensible, le chrétien conscient de la faillibilité de notre nature, le politique soucieux de débusquer la sagesse cachée des préjugés qui nous sont chers, l'homme d'État, enfin, défiant l'éphémère des modes pour ériger la prudence et la douceur en véritables devoirs moraux.
1. Un homme déchiré
Rien ne prédestinait Burke à devenir membre du Parlement pendant vingt-huit ans et à incarner, au jugement même du jeune Marx, le modèle de l'homme d'État. Comme le rappelle Burke en 1796, « pour être admis à l'honneur de servir [son] pays », il lui fallut « à chaque obstacle » présenter son « passeport » : « ni rangs ni supports » ne parlaient en sa faveur, mais seulement une connaissance approfondie des lois, des co […]
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