Le terme « distanciation » (allemand Verfremdung), par lequel il faut entendre le mouvement fait pour prendre du recul, recouvre dans la théorie et dans la pratique brechtiennes du théâtre épique à la fois un concept de portée philosophique et les techniques mises en œuvre pour produire l'effet d'éloignement (Verfremdungseffekt). Héritées pour une part de formes théâtrales plus anciennes (art du comédien chinois, théâtre de foire occidental, etc.), ces techniques consistent en une série de mesures pratiques, de procédés relevant de la dramaturgie, du jeu de l'acteur, de la scénographie, de la musique, qui ont pour but de créer une distance entre les événements et le spectateur, de rendre au spectateur sa liberté de critique devant le récit, de cultiver son attitude d'observateur actif en dissipant le phénomène d'identification (sans pour autant censurer tous ses sentiments). Si l'acteur, par exemple, prend suffisamment de recul par rapport à son personnage, s'il s'observe lui-même ostensiblement comme un étranger, il parviendra à une représentation de l'événement qui tiendra de la description plus que de la reproduction et parlera à la conscience plus qu'au subconscient (lequel a, selon Brecht, « mauvaise mémoire »). L'effet proprement philosophique sans lequel cet effet artistique sombrerait dans l'esthétique ou la rhétorique scénique doit être l'historicisation des événements représentés, leur singularisation : il s'agit de les sortir des situations « générales » que proposent les modèles classiques, inlassables poseurs de questions éternelles à un individu procédant d'une éternelle « nature humaine ». Cette façon particulière de considérer le monde implique une reconnaissance du monde comme mouvement et prétend à une productivité sociale du théâtre, dans la mesure où celui-ci sera capable de représenter les contradictions dans lesquelles résident les possibilités de transformation.
Jacques POULET
Retour en haut



