Avant de devenir une catégorie centrale de la réflexion éthique, politique et anthropologique, la notion de différence a longtemps été comprise d'une manière négative. Dans la philosophie de la Grèce antique, et, en particulier, dans la pensée de Platon et d'Aristote, la différence est d'abord la négation de l'identité. Elle n'est pas pensée dans son être propre, mais à partir d'un être auquel la pensée grecque accorde un statut ontologique supérieur : l'Identique, qui est une espèce du Même et se rattache à l'Un. Dans cette perspective, la différence, qui appartient au genre de l'Autre ou de l'altérité et fonde la pluralité ou le multiple, apparaît comme un moindre être. Sur la base de cette « métaphysique » de la différence, Aristote conçoit l'être absolument parfait – la pure pensée qui se pense elle-même – comme une unité qui, n'étant affectée par aucune altérité et donc par aucune différence, se suffit absolument à elle-même. Ce « dieu » philosophique se tient dans le confinement du Même, ignorant toute relation.
1. La pensée du Même
En se déployant sur les plans anthropologique et normatif, cette « métaphysique » qui dévalue la différence s'articule avec une compréhension spécifique de l'éthique et du politique. Chez Aristote et une bonne partie de la tradition aristotélicienne, la dépréciation de la différence sous-tend, en éthique, le principe selon lequel le devoir de justice est hiérarchisé en fonction du degré de ressemblance entre le Même et l'Autre : « L'injustice est d'autant plus grave qu'elle s'adresse à des amis plus proches. Par exemple, il est plus grave de dépouiller un camarade de son argent qu'un simple concitoyen, plus grave de refuser son aide à un frère qu'à un étranger » (Éthique à Nicomaque, ive siècle av. J.-C.). Pour celui qui attend justice, la différence apparaît ici comme un déficit : la normativité se trouve dépendre d'un critère ontologique, à savoir le Même en tant qu'humanité particulière auto-centrée et se posant en principe d'évaluation du juste. En pol […]
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