À l'opposé de ce qui s'est passé en théologie, où l'on cultivait l'art de la controverse (le cardinal Bellarmin occupa, pour l'enseigner, une chaire à Louvain, puis, à partir de 1576, au Collège romain, et il écrivit un traité des Controverses), l'existence de controverses a pu apparaître comme une sorte de péché originel et une honte secrète pour la philosophie et pour les sciences. Chez les Grecs, la constatation par les sophistes du fait que, à chaque argument, il est possible d'opposer un argument contraire d'égale valeur — ce qui fut à l'origine d'un célèbre recueil d'« arguments doubles » (dissoi logoi) —, amena Agrippa à voir dans la discorde (diaphonia) l'un des motifs de la suspension du jugement : les sceptiques furent les premiers théoriciens de la controverse. Depuis lors, elle est restée, dans l'opinion dominante, comme une malédiction de la pensée et l'indice de la fragilité du discours philosophique. Ce fut la position de Francis Bacon, de Leibniz (pour qui le « calcul » devait constituer la façon de mettre fin aux controverses) ou de Kant, dont la philosophie vise à arrêter les « combats sans fin » de la métaphysique ou, tout au moins, […]
