3. Un tyran sur le podium
Les colères de Toscanini étaient légendaires : elles traduisaient autant une autorité hors du commun qu'une recherche incessante de l'exactitude et de la perfection à une époque où le chef d'orchestre était, beaucoup plus qu'aujourd'hui, un pédagogue. Il en vint même à injurier et à frapper le violon solo de l'orchestre de la Scala avec un archet qu'il avait lui-même brisé. Ses colères reflétaient aussi un tempérament auquel il était difficile de résister et, malgré tout ce qu'ils subissaient, les musiciens le vénéraient. Paderewski affirmait qu'il s'agissait « d'un génie transcendant [...] dont on ne peut parler en termes ordinaires ». Formé à l'école de l'opéra, Toscanini avait souffert pendant toute sa jeunesse des habitudes de médiocrité et de routine engendrées par la tradition, même dans les plus grands théâtres, comme la Scala. Et, durant toute sa carrière, il n'eut de cesse de les combattre, supprimant notamment les bis qui interrompaient la continuité dramatique, les rubatos et points d'orgue traditionnels des chanteurs. Molto preciso était l'une de ses expressions favorites. Mais cette rigueur fait aujourd'hui figure de grande liberté face aux interprétations « musicologiques ». Toscanini se souciait peu de ce que cachait un texte ou une partition. Seul son instinct lui dictait le chemin à suivre et son tempérament faisait le reste. Lui-même ne s'embarrassait pas de scrupules pour pratiquer de larges coupures dans les opéras, supprimer une grande partie de l'ornementation vocale ou modifier l'orchestration. Mais force est de reconnaître que le résultat était toujours très convaincant sur le plan dramatique, évitant longueurs et redites. Il avait un sens des couleurs et de la transparence orchestrale encore inconnu de son temps qui a fait disparaître, dans ses interprétations, tout le pathos postromantique.
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