Tout au long d'un demi-siècle, Alain Robbe-Grillet aura été, dans le monde des lettres et de la culture françaises, le plus constant des trublions. Dès son entrée en littérature, cet ingénieur agronome saisi par l'écriture suscita des rejets violents et même haineux. Certains allaient jusqu'à voir en lui un malade mental, voire un assassin parce qu'il projetait d'en finir avec l'héritage romanesque du xixe siècle. De plus, il n'agissait pas seul. Il se voulait le fédérateur et le porte-parole d'un groupe informel d'écrivains fort divers, mais réunis par une réflexion commune sur la forme romanesque et la même volonté de lui faire subir une révolution esthétique comparable à celles opérées en musique par le dodécaphonisme et en peinture par la non-figuration. Il s'agissait pour eux de mettre un terme à un réalisme et à un psychologisme quasi inchangés depuis Balzac et d'inventorier des modes d'écriture n'aboutissant pas à des « histoires ». D'où leur nom de « nouveaux » romanciers et l'appellation de Nouveau Roman.
Le temps a passé. Par la force et la cohérence de leurs démarches, les nouveaux romanciers ont peu à peu créé leur public et atteint la renommée. Claude Simon a obtenu le prix Nobel ; Nathalie Sarraute est publiée dans La Pléiade. Robbe-Grillet, quant à lui, s'est très tôt imposé au Japon et surtout aux États-Unis, où il a beaucoup enseigné, comme le représentant le plus emblématique et le plus médiatique d'une littérature française moderne, à la fois chic et libertaire. Le succès remporté à l'étranger lui a valu du coup le respect de la France, où on l'a même admis sous la Coupole. Mais il a su garder une distance ironique vis-à-vis des institutions et éviter toutes sortes de récupération. Jusqu'à sa mort, le 18 février 2008, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, il sera resté littérairement incorrect et même un peu sulfureux.
1. Le récit en miettes
Rien ne laissait prévoir la vocation littéraire d'Alain Robbe-Grillet. Il naît à Brest le 18 août 1922, fait ses ét […]
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