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L'ÉTRANGER, livre de Albert Camus

Lorsqu'en 1942 paraissent simultanément aux éditions Gallimard un roman, L'Étranger, et un essai, Le Mythe de Sisyphe, leur auteur, Albert CamusAlbert Camus (1913-1960) n'est encore guère connu : voilà deux ans seulement qu'il a quitté l'Algérie, sa terre natale. Il a publié avant ces deux ouvrages un recueil de récits, L'Envers et l'endroit (1937) et un essai, Noces (1939). Mais c'est L'Étranger et sa description de la condition humaine, qui va véritablement le révéler au public métropolitain.

Albert Camus Photographie

Albert Camus L'écrivain français Albert Camus (1913-1960) fut révélé en 1942 au public métropolitain par L'Étranger, dans lequel Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir virent une sorte de manifeste de l'existentialisme. 

Crédits: Hulton Getty Consulter

1.  Devant la loi

L'histoire de L'Étranger est simple. Meursault est un employé algérois qui vit au présent. Un dimanche, entraîné dans une rixe, il tue un Arabe qu'il ne connaissait pas : « C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu, et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. » Parce qu'il a, auparavant, enterré sa mère sans manifester d'émotion puis est allé voir un film comique avec sa nouvelle compagne, l'institution judiciaire fait de lui un être dénaturé et le condamne à mort. Dans sa cellule, Meursault prend du recul, refuse le secours de la religion et trouve la paix.

2.  Roman de l'absurde ?

La première partie du roman présente des faits relatés au jour le jour par Meursault, narrateur scrupuleux, mais « sans conscience apparente » et qui parle de lui comme s'il s'agissait d'un autre. À son procès, le personnage éprouvera d'ailleurs le sentiment qu'on parle d'un autre. La seconde partie, plus âpre, dont Meursault est toujours le narrateur, montre en un récit continu comment des magistrats de mauvaise foi imposent à ces faits un sens arbitraire. Les gestes les plus insignifiants et les témoignages de ses amis ayant été retournés contre lui, l'acte irréfléchi de Meursault se transforme en manifestation de monstruosité. Il suffirait que « l'étranger » manifeste une affection rétrospective envers sa mère, qu'il fournisse un mobile acceptable pour son crime et les marques d'un repentir, qu'il travestisse ou exagère ses sentiments pour obtenir les circonstances atténuantes. Qu'il accepte de jouer le jeu des conventions sociales et il sauverait sa tête. Pourtant, il résiste, persiste : on ne lui fera pas dire ce qu'il ne pense pas. Tout au long du récit, Meursault s'efforce, en effet, d'énoncer ce qu'il sait ou ressent, rien de plus, rien de moins. Quand il n'a rien à dire, il se tait. Son parler vrai, qui est un souci presque maniaque du mot juste, lui aliène l'appareil judiciaire. Son refus du mensonge fait de l'antihéros algérois un « martyr » (P. G. Castex) qui assume jusqu'au bout sa conception de la vérité.

Tout au long du récit, le personnage de Meursault garde une fascinante opacité. Le narrateur ne définit pas son étrangeté. Le lecteur est amené à en donner une acception morale et sociale, non ethnologique ou politique. Meursault est étranger, il n'est pas un étranger ; il est marginal plus qu'asocial. Sa différence naît de son indifférence aux normes, auxquelles pourtant il se plie. Il mène apparemment la vie banale d'un petit-bourgeois. Il n'a pas de famille, pas de responsabilités, pas de problèmes. Il ignore l'ambition, la haine, la jalousie, c'est-à-dire les désirs les plus liés à l'autre. Ses rapports avec ses semblables – collègues, voisins ou compagne – restent superficiels ou convenus. Il vit selon la nature, non selon un code. Les besoins physiques, chez lui, prévalent sur les sentiments. Il a faim, soif, sommeil. Il fuit tout ce qui pourrait lui procurer du déplaisir ou de la souffrance. Exilé au milieu des hommes, il se montre, dans la première partie du roman, passif, routinier. Il s'ennuie, d'un ennui moderne, signe d'un « individualisme nihiliste » (René Girard) à la fois inadmissible et inintelligible.

Meursault n'éprouve aucune animosité à l'égard des Arabes, il vit dans un autre monde qu'eux. Car, dans cette Algérie des années 1940, la société coloniale juxtapose des communautés qui s'ignorent. La sentence capitale qui le frappe n'est pas conforme aux normes d'une Algérie française pour qui la vie d'un Français et d'un Arabe ne s'équivalent pas. Le récit rend manifeste que le meurtre sinon involontaire du moins non prémédité de l'Arabe est un prétexte. Le juge, figure du père, est ici le garant de l'ordre social, non de l'équité. La société, par son entremise, se débarrasse d'un bouc émissaire dont elle ressent la menace. Le meurtrier, pour Camus, est devenu la victime d'un meurtre légal.

Les critiques, dans les années 1940, ont souvent noté l'influence du roman américain sur L'Étranger, l'emploi très concerté de la première personne et du passé composé et la place des détails concrets. L'écriture est d'abord dépouillée, neutre et impartiale ; elle se charge d'images lyriques pour relater les circonstances du meurtre et garde ensuite une plus grande ampleur rhétorique. La voix narrative récuse toute explication, toute analyse psychologique, tout commentaire moral. Camus, à la façon des classiques, dit le plus en disant le moins. Le Mythe de Sisyphe, paru au même moment, a semblé éclairer ce récit qui garde sa part obscure. On a invoqué un personnage et un monde absurdes, on a rattaché le roman à l'existentialisme. Puis on est revenu au texte. Peu d'œuvres contemporaines ont suscité autant de gloses philosophiques et sociopolitiques et d'analyses formalistes. On citera celles de Sartre, Blanchot, Barthes, Robbe-Grillet et René Girard. L'Étranger a été traduit en quarante langues et adapté à la scène. Luchino Visconti en a tiré un film en 1967.

Jean yves GUÉRIN

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CAMUS ALBERT (1913-1960)

Écrit par :  Jacqueline LÉVI-VALENSI

Dans le chapitre "De l'absurde à la révolte"  : …  l'accumulation tragique des morts soit évitée ; les mots les plus simples auraient pu tout sauver. *Que l'absurde soit ainsi lié à une perversion du langage, c'est aussi ce que traduit l'aventure de Meursault ; dénonçant la surenchère d'absurde que les hommes imposent à l'homme par le conformisme social, les tribunaux et leur parodie de justice,… Lire la suite

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Bibliographie

A. Camus, Théâtre, récits et nouvelles, Bibliothèque de la pléiade, Gallimard, Paris, 1982

L'Étranger, coll. Folio, Gallimard, 1999.

Études

Autour de L'Étranger, Revue des Lettres modernes, série Albert Camus 16, 1995

P.-G. Castex, Albert Camus et « L'Étranger », José Corti, Paris, 1965

U. Eisenzweig, Les Jeux de l'écriture dans « L'Étranger » de Camus, Archives des lettres modernes, Minard, Paris, 1983

B. T. Fitch, Narrateur et narration dans « L'Étranger », Archives des lettres modernes, Minard, 1968

R. Girard, Critique dans un souterrain, Le Livre de poche, L.G.F., Paris, 1993.

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