Selon la légende familiale, Aby Warburg, premier né d'une fratrie de sept enfants et héritier d'une dynastie bancaire installée à Hambourg depuis le xvie siècle, scella son destin à l'âge de treize ans, lorsqu'il céda son droit d'aînesse à son cadet Max contre la promesse que celui-ci lui achèterait, sa vie durant, tous les livres qu'il voudrait. Aby Warburg allait ainsi constituer, selon des principes de classement entièrement originaux, une immense bibliothèque qui compterait à sa mort, en 1929, plus de cinquante mille volumes. Aujourd'hui installée à Londres, où elle déménagea en 1933 au moment de l'avènement du nazisme, d'abord rattachée au Courtauld Institute puis à l'université de Londres, elle reste, à l'échelle internationale, un des hauts lieux des études en histoire de l'art.
1. Le détour hopi
En 1903, lors d'une fête de famille, Max se livrait à une imitation de son aîné, le représentant assis à son bureau, écrivant une étude sur la coutume des Médicis de porter des chaussettes blanches à pois bleus et l'expliquant par l'influence flamande. Le pseudo-Aby finissait par déclarer que son texte serait si dense et si complexe que personne ne le comprendrait jamais. Sur un mode moins facétieux, on trouve ici l'image que la postérité a retenue d'Aby Warburg, celle d'un spécialiste érudit de la Renaissance italienne, dont il avait acquis une connaissance intime au cours de ses longs séjours à Florence. Comptent parmi ses disciples des chercheurs aussi prestigieux que Fritz Saxl, Edgar Wind ou Erwin Panofsky, fondateurs de l'iconologie moderne, c'est-à-dire d'une analyse des œuvres d'art conçues comme des configurations de savoir.
Cependant, la mise en évidence récente d'un épisode longtemps négligé qu'Ernst Gombrich, dans la biographie magistrale qu'il a consacrée à Warburg en 1970, considérait comme une parenthèse, permet de jeter un éclairage nouveau sur la personnalité et la pensée de l'historien de l'art. Après avoir fait des études d'histoire, d'histoire de l'art et de psychologie […]
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