4. Mémoire et survivance
Revenu en 1924 de Kreuzlingen et de la dépression mélancolique qui l'avait tenu à l'écart du monde pendant près de cinq années, Warburg travaille jusqu'à sa mort, en 1929, à un projet d'« histoire de l'art sans texte » qu'il nomma « Mnemosyne » (« Mémoire » : c'est aussi l'inscription qui figure, en caractères grecs, au fronton de la bibliothèque). Un atlas d'images resté inachevé qui apparaît aujourd'hui comme l'un des objets les plus fascinants et les plus énigmatiques de l'histoire de l'art. Sur de grands panneaux tendus de toile noire, Warburg agençait des reproductions d'œuvres d'art, des coupures de journaux ou encore des publicités, cherchant à représenter dans l'univers du savoir le mouvement perpétuel liant la pensée mythique à la pensée rationnelle à l'échelle de trois millénaires, observant la migration des formes et des concepts entre Babylone, Athènes, Alexandrie, Jérusalem, Rome... Dans l'univers clos de sa bibliothèque et sur les planches de Mnemosyne qu'il appelait une « histoire de fantômes pour les grandes personnes » Warburg cherchait non plus à interpréter le devenir des images, mais à le reproduire, en mettant en scène des phénomènes de survivance introduisant, probablement sous l'influence déterminante de Nietzsche, une dimension activiste dans la pratique de l'histoire de l'art. Survivance (Nachleben) : c'est le fil rouge qui traverse l'histoire de l'art warburgienne et celle de Warburg lui-même dont, comme Cassirer en son temps, on peut encore aujourd'hui sentir la présence invisible dans le dédale de sa bibliothèque.
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