NABOKOV VLADIMIR (1899-1977)

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Le refuge de l’art

Malgré l’abondance des textes qu’il nous a laissés, Nabokov demeure une figure énigmatique. Il s’est toujours tenu à l’écart de la foule, dont il méprisait le suivisme, mais aussi des coteries littéraires et intellectuelles en général. Il fut aussi l’un des pourfendeurs les plus célèbres de la psychanalyse et de Freud, le « charlatan viennois ». Cette attitude hautaine lui valut souvent l’hostilité des faiseurs d’opinion. Peu intéressé par la politique, il ne manqua cependant jamais de stigmatiser le communisme dont, pourtant, son ami Edmund Wilson se faisait le chantre, de ridiculiser les dirigeants de l’U.R.S.S. et de faire l’apologie de la politique américaine, y compris au Vietnam. Dans tous les domaines, il faisait preuve d’une très grande indépendance d’esprit, ne craignant pas de critiquer des célébrités littéraires telles que Balzac, Henry James, T. S. Eliot, Hemingway, Conrad, Faulkner ou encore Sartre.

Cette attitude, que certains ont qualifiée d’aristocratique et d’élitiste, était dictée avant tout par sa totale confiance en son génie, confiance qu’attisait chaque jour sa lectrice la plus exigeante mais aussi la plus admirative et la plus dévote, sa propre épouse, Véra, et que légitimaient des réussites littéraires de plus en plus élaborées. L’œuvre écrite en russe, bien que moins connue du grand public, était déjà d’une qualité exceptionnelle. Pendant cette période, il savait déjà construire des histoires savantes qui tenaient à la fois du roman policier et du conte fantastique ou surréaliste (Korol, Dame, Valet, 1928 [Roi, dame, valet], Priglachénié na kazn) et mettre en place des dispositifs narratifs complexes (Sogliadataï, 1930 [Le Guetteur], Dar). Déjà, il s’intéressait à l’image du double dans Otchaïanïé, à la folie dans Zachtchita Loujina, à la violence d’origine politique dans Priglachénié na kazn ou sexuelle dans Camera obscura (1932). Tous les protagonistes ont perdu leurs racines ; ils n’ont ni parents ni patrie et évoluent dans une société allemande quelque peu irréelle. Nabokov ne cultive cependant pas la nostalgie morbide qui caractérisait une partie de la littérature émigrée russe. L’exil, au lieu d’être une malédiction, se révèle être un état presque privilégié comme il le montre dans Dar où le jeune émigré Fédor parvient à libérer son imaginaire des représentations conventionnelles et à vivre passionnément la cassure où s’épanouira sa poésie.

Nabokov avait un rapport quasi amoureux avec les trois langues qu’il connaissait et écrivait. Lorsqu’on lui demandait laquelle de ces trois langues il considérait la plus jolie, il répondait : « Mon esprit répond : l’anglais, mon cœur : le russe, mon oreille : le français. » Il pratiqua le russe avec bonheur pendant son exil en Allemagne, mais il trouvait son public trop restreint et comprenait qu’il allait devoir écrire dans une autre langue. Il aurait pu choisir le français, langue qu’il connaissait bien et dont il s’était servi pour composer quelques nouvelles et essais littéraires. Mais, comme il souhaitait s’installer dans un pays anglophone, il décida d’adopter l’anglais dont le vocabulaire très riche et la syntaxe souple en faisaient une langue plus proche de sa langue maternelle. Il l’avait apprise avec ses gouvernantes et l’avait pratiquée pendant toute la durée de ses études à Cambridge où il avait composé quelques pièces brèves dans cette langue. Le passage à l’anglais, quasi définitif à part quelques nouvelles et quelques poèmes écrits en russe, et la traduction russe de Lolita dans les années 1960, fut douloureux ; il l’obligea à inventer un idiome original, idiosyncrasique parfois, mais lui permit aussi d’imaginer des combinaisons narratives inédites et des histoires encore plus élaborées que celles qu’il composait pendant sa période russe, notamment Pale Fire, Ada et Look at the Harlequins ! Dans Bend Sinister, roman engagé où il dresse le procès des dictatures, il s’amuse à inventer un nouvel idiome où l’on retrouve des traces d’allemand et de russe ; il renouvela l’expérience dans Pale Fire et Ada.

Le roman le plus connu de cette période et en fait de toute l’œuvre de Nabokov est bien sûr Lolita ; il connut malheureusement un succès de scandale, tant en France qu’aux États-Unis. Nabokov soutint, dans une postface qui figure maintenant dans toutes les éditions, qu’il ne s’agissait en a [...]

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Pour citer l’article

Maurice COUTURIER, « NABOKOV VLADIMIR - (1899-1977) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vladimir-nabokov/