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VIOLENCE (philosophie)

Incertitude des moyens, indétermination des fins

<it><em>La Guerre</em></it>, H. Rousseau - crédits :  Bridgeman Images

La Guerre, H. Rousseau

La violence est une boîte de Pandore. L’ouvrir, en cédant à la tentation de son usage, revient à faire abstraction du pouvoir de destruction imprévisible qu’elle libère ; c’est, surtout, se bercer de l’illusion que son recours pourrait nous donner la maîtrise de l’avenir, dès lors que nous la garderions sous contrôle. Car si l’on sait quand commence la violence – le premier coup porté, la première insulte, la première mesure discriminatoire –, nul ne peut prédire ce qui y mettra un terme ; et, s’il est vrai que les moyens qu’elle offre avec la brutalité qui les caractérise (brimades, persécutions, arrestations, emprisonnements, déportations, exécutions) sont censés s’articuler à la fin qui les justifie, il n’arrive jamais qu’ils lui restent accordés, ne poursuivant alors d’autre finalité qu’eux-mêmes. La mémoire que nous gardons des mouvements (guerres d’indépendance, révolutions, etc.) qui les ont mis à leur service est ainsi davantage celle de ces outils sanguinaires – les libertés confisquées, le sang versé, les mises à mort… – que celle des fins elles-mêmes – la libération de l’oppression, de la domination, l’égalité… – qu’ils étaient censés permettre d’atteindre. Aussi Albert Camus pouvait-il souligner, dans L’Homme révolté(1951), qu’aucune fin, pas même la plus noble en apparence, ne pouvait justifier de tels moyens, et que c’était bien davantage au vu de ceux qu’elle s’autorise ou s’interdit de recourir qu’elle pouvait être jugée. Il n’en alla pas de même pour Sartre qui, préfaçant le livre de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961), dont la réflexion sur la violence occupait toute la première partie, justifiait le meurtre des colons en tant qu’instrument nécessaire à toute émancipation du colonialisme.

Hannah Arendt, la violence comme effacement du politique

Voilà pourquoi, dans un essai célèbre intitulé Sur la violence (1972), la philosophe Hannah Arendt rappelle à quel point on ne saurait réfléchir sur la violence sans considérer deux choses. La première tient à la façon dont toute concession faite à la violence a pour effet que les moyens qu’elle s’autorise finissent toujours par l’emporter sur les fins poursuivies. « L’action violente, écrit-elle, est elle-même inséparable du complexe des moyens et des fins, dont la principale caractéristique, s’agissant de l’action de l’homme, a toujours été que les moyens tendent à prendre une importance disproportionnée par rapport à la fin qui doit les justifier et qui, à leur défaut, ne peut pas être atteinte. » La seconde concerne la fascination qu’elle exerce, en d’autres termes le pouvoir redoutable sur les esprits que lui donne l’imaginaire simpliste de sa productivité. On peut bien sûr céder à la violence, emporté par la peur, aveuglé par la colère ou par la haine, mais on peut aussi, de façon plus calculée, consentir à ses effets, cautionner ce qu’elle détruit, en s’imaginant, individuellement ou collectivement, que le meilleur en sortira, quels que soient les critères définissant le gain escompté – la sécurité, la discipline, l’égalité, la liberté, la justice, etc. Aussi a-t-elle ses partisans, convaincus que rien ne saurait être obtenu, aucun droit conquis, aucune liberté acquise, aucun ordre conservé ou restauré, sans que l’on doive consentir à une certaine « dose » de violence.

<em>Les Mères</em>, K. Kollwitz - crédits : Sepia Times/ Universal Images Group/ Getty Images

Les Mères, K. Kollwitz

Cela est vrai aussi bien dans le domaine public que dans le domaine privé, tyrans politiques et tyrans domestiques s’accordant dans l’idée que les sujets qu’ils entendent soumettre à leur volonté sont un bois courbe qu’il convient de redresser à ce prix. Il en résulte un calcul de la violence qui repose sur le pari de son efficacité. Et ce qu’il importe alors de souligner est la façon dont un tel calcul anticipe ce que nous avons[...]

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Écrit par

  • : directeur de recherche au CNRS, professeur attaché à l'École normale supérieure, Paris

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Pour citer cet article

Marc CRÉPON. VIOLENCE (philosophie) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Médias

<em>Saturne</em>, F. Goya - crédits : Imagno/ Getty Images

Saturne, F. Goya

<em>Léviathan</em>, T. Hobbes - crédits : Universal History Archive/ Universal Images Group/ Getty Images

Léviathan, T. Hobbes

<it><em>La Guerre</em></it>, H. Rousseau - crédits :  Bridgeman Images

La Guerre, H. Rousseau

Autres références

  • VIOLENCE, notion de

    • Écrit par Philippe BRAUD
    • 1 462 mots

    Bien qu'il s'agisse d'une notion à bien des égards trop familière, il est difficile de définir la violence. À cela, de multiples raisons. Et d'abord, le fait qu'elle recouvre des comportements très disparates. On parle de violences domestiques et de violences politiques, de violences physiques et de...

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    • Écrit par Mihalyi CSIKSZENTMIHALYI, Universalis
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  • AFRIQUE DU SUD RÉPUBLIQUE D' ou AFRIQUE DU SUD

    • Écrit par Ivan CROUZEL, Dominique DARBON, Benoît DUPIN, Universalis, Philippe GERVAIS-LAMBONY, Philippe-Joseph SALAZAR, Jean SÉVRY, Ernst VAN HEERDEN
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    Laconstance d'un niveau élevé de violence sociale et de criminalité, la montée de la xénophobie contre les migrants venant du reste du continent déclenchant des émeutes violentes régulières (2008, 2014, 2019) ou encore l'émergence d'un islam fondamentaliste – même s’il est très limité – fragilisent...
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    • 10 médias
    ...religieuses, la république fédérale d'Allemagne a vu s'affirmer, dès la fin des années soixante, la contestation des étudiants, dont une minorité choisit la violence comme forme d'expression politique pour condamner la dépendance allemande vis-à-vis des États-Unis d'Amérique engagés au Vietnam...
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Voir aussi