VILLEGLÉ JACQUES MAHÉ DE LA (1926- )

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Né à Quimper, Jacques de la Villeglé a rencontré Raymond Hains en 1945 à l'École des beaux-arts de Rennes : à partir de là, ils devaient travailler ensemble de nombreuses années durant. Dès 1947, à Saint-Malo, il commence à collecter des « objets trouvés » : fils de fer ou « débris éclatés du mur de l'Atlantique », et abandonne des études d'architecture pour s'installer à Paris à la fin de 1949. Ayant « pris ses distances vis-à-vis de l'acte de peindre et de coller » et certain que « l'absence de préméditation, de toute idée préconçue, devait devenir, non seulement pour [lui] mais universellement, une inépuisable source d'art, d'un art digne des musées », il arrache avec Hains des affiches lacérées sur les murs et met au point les « lettres éclatées » qui devaient leur servir à composer Hépérile éclaté, le poème de Camille Bryen qu'ils rendent « illisible » à partir de sa déformation à travers des verres cannelés. Les films Pénélope, Loi du 29 juillet 1881 et Défense d'afficher doivent autant au regard de Villeglé qu'à celui de Hains. Ayant suivi les récitals de poésie lettriste, ou ultralettriste, de François Dufrêne, ils vont former avec lui, en 1954, une sorte de groupe semi-clandestin, qui devance l'avant-garde des années 1960. Après la première exposition des affiches lacérées de Hains et Villeglé chez Colette Allendy en 1957, Villeglé soulignera avec clarté la différence entre ce qu'il appelle la « lacération anonyme » et le collage : « Il y a 500-600 ans les peintres s'éveillant à un nouveau mode de représentation découpaient des vedute dans le rideau qui servait de fond aux tableaux religieux ; „Lacéré anonyme“ de même ouvre de quatre coups de rasoir une fenêtre dans le mur de signes fonctionnels de l'affiche. » En mai 1959, Hains, Villeglé et François Dufrêne exposent chez ce dernier « dessus » et « dessous d'affiches », et se manifestent de même par leur exposition conjointe à la première biennale des Jeunes de Paris, où leur travail fait sensation. Ils cosignent tous trois le « Manifeste du nouveau réalisme » de Pierre Restany en octobre 1960, puis participent aux manifestations du groupe ainsi formé avec Yves Klein, Tinguely, Spoerri, César, Raysse... Mais, chargé d'une salle au Salon Comparaisons de 1960 à 1968, Villeglé sera le premier à inviter des représentants des Objecteurs, de l'école de Nice, d'arte povera et du mec-art. Il participe en 1962 à l'exposition Collages et Objets, organisée par Robert Lebel et Alain Jouffroy, qui rassemble pour la première fois les peintres américains du pop art et les nouvelles avant-gardes européennes, devient l'historien du courant Lacéré anonyme, revalorise l'œuvre du dadaïste Johannes Baader et le « décollage » du surréaliste Léo Malet. Il décolle en 1968 des affiches maculées de peinture (L'Anonyme du dripping) et, à partir de 1969, étudie les graffiti politiques, où il répertorie les nouveaux emblèmes de cette « écriture sauvage », qu'il appelle « la guérilla des signes ». Son exposition Les Présidentielles de 1981 vues par Villeglé, en 1982, marque sa volonté de coïncider avec l'histoire en train de se faire, et pas seulement celle de l'art.

Artiste exigeant, indépendant, discret, d'une grande cohérence avec ses décisions originelles, Villeglé est sans doute, parmi ceux qu'on a nommés les Affichistes, celui qui a su établir la lecture globale la plus aiguë, esthétique et politique, des arts spontanés de la rue. Toutes ses œuvres portent la marque du même regard sans complaisance ni vulgarité, qui tient à son « estime du choix, en tant qu'acte critique ». Il date et indique le lieu de ses trouvailles avec précision : Fils d'acier ramassés chaussée des Corsaires, à Saint-Malo, en août 1947 ; Tract du grand meeting des ratés, 16 mars 1950 ; 26, rue du Pont-Neuf, Paris, 11 mars 1975 ; Intervention sur panneau d'affichage, Rennes, 1er février 1982, etc. Ainsi a-t-il peu à peu fait surgir une sorte d'archéologie poétique du quotidien et des expressions individuelles anonymes auxquelles les affiches donnent lieu : cette « archéologie » relève autant de la sociologie, de la psychologie collective, que de l'art et de la domination de l'anti-art. La Lettre lacérée 1954-1989, sa collection d'affiches dont il détourne l'utilité publicitaire pour en faire une œuvre d'art où le principe de création se manifeste sous la forme du hasard, mais d'un hasard soigneusement sélectionné, est exposée à la galerie Fanny Guillon-Laffaille, à Paris, en 1990. Dans son livre Urbi et Orbi (éd. W, coll. Gramma, Mâcon, 1986), où il a réuni ses études sur la lacération anonyme, les affiches, le collage, le décollage, etc., Villeglé analyse avec le constant souci du détail vrai l'aventure de l'avant-garde depuis les années 1950, à Paris et ailleurs, fournissant du même coup les renseignements indispensables à une plus juste interprétation de ce qui s'y est produit. On prend ainsi la mesure de la « joute » qui l'a opposé avec ses amis « aux publicitaires et aux propagandistes », dont il a su arracher les « cris picturaux qui savent [...] tenir en haleine ».

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  VILLEGLÉ JACQUES MAHÉ DE LA (1926- )  » est également traité dans :

HAINS RAYMOND (1926-2005)

  • Écrit par 
  • Jean-Marc HUITOREL
  •  • 795 mots

C’est un lieu commun d’affirmer que l’œuvre d’un artiste ne se clôt pas avec sa vie, un pléonasme de parler d’œuvre ouverte. À propos de Raymond Hains, on osera l’un et l’autre. Il était né en 1926, à « Saint-Brieuc-les-choux », comme il aimait à dire, à la suite de Jarry, et c’est là qu’a été présentée, en 2003, sa dernière exposition d’importance, centrée précisément sur les lieux de son origine […] Lire la suite

NOUVEAU RÉALISME

  • Écrit par 
  • Catherine VASSEUR
  •  • 2 605 mots

Dans le chapitre « Les prémices d'une appropriation concertée »  : […] L'histoire des groupes commence souvent par une rencontre élective. En 1955, Yves Klein, qui travaille sur la monochromie, a vingt-sept ans ; il cherche à « individualiser la couleur », à en exprimer le « monde vivant ». Sa toile orange Expression du monde de la couleur mine orange vient d'être refusée au Salon des réalités nouvelles à Paris : le pigment industriel appliqué au rouleau sur la toil […] Lire la suite

Pour citer l’article

Alain JOUFFROY, « VILLEGLÉ JACQUES MAHÉ DE LA (1926- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/villegle-jacques-mahe-de-la/