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TONADILLA

Dans la seconde moitié du xviiie siècle apparut à Madrid une nouvelle forme musicale qui devint vite très populaire, la tonadilla escénica (tonadilla est un diminutif de tonada, qui signifie « chanson » en espagnol). Il s'agissait d'une sorte d'opéra-comique miniature, durant au plus une vingtaine de minutes, et qui faisait office d'interlude – à l'instar des intermezzi italiens – entre les actes d'un ouvrage théâtral plus important : comedias, drames ou tragédies.

On a longtemps pensé que la tonadilla avait été inventée en 1757 par le compositeur, chef d'orchestre, flûtiste et hautboïste catalan Luis Misón (ou Luis Missón, 1727-1766). Mais, selon le musicologue José Subirá (1882-1980), c'est en fait Antonio Guerrero (1700 env.-1776) qui aurait, quelques années auparavant, composé les premières tonadillas, parmi lesquelles Los señores fingidos (1753), consistant en deux tonadillas associées. Quoi qu'il en soit, les succès remportés par les tonadillas de Misón l'encourageront à en composer un grand nombre, probablement une centaine.

La tonadilla a joué au xviiie siècle un rôle essentiel dans l'évolution de la musique espagnole. Apparue en réaction contre la dictature des chanteurs italiens et de l'opéra italien en général, elle ne pouvait être interprétée que par des artistes nés et élevés en Espagne, et plus particulièrement en Andalousie. L'esprit hispanique est reflété dans la tonadilla par ses mélodies, par ses rythmes – fandango, folía, jota, seguidilla, tirana... – et par l'utilisation d'instruments typiquement espagnols, comme la guitare et les castagnettes. La tonadilla a conféré aux compositeurs un admirable sens de la liberté : ceux-ci pouvaient se permettre toutes les variétés de chansons et de danses et, quels que soient les rythmes inventés, aussi étranges puissent-ils être, ils étaient assurés de recueillir les plus chaleureux applaudissements de la part du public.

La tonadilla est une forme souple et d'une grande variété. Elle ne comporte parfois qu'un seul personnage (tonadilla a solo), mais peut en compter deux, trois, quatre et davantage – elle est, dans ce dernier cas, parfois appelée tonadilla general –, et on y introduit occasionnellement des chœurs. L'exemple le plus complexe de tonadilla semble avoir été La plaza de palacio de Barcelona (1774) de Jacinto Valledor y la Calle (1744-1809 environ), qui sollicite douze chanteurs.

Les sujets des tonadillas étaient à l'origine tirés d'anecdotes de la vie quotidienne des gens simples, mettant en scène des paysans, domestiques, aubergistes, soldats, barbiers, gitans... Comique et souvent très satirique à ses débuts, elle évoluera vers des thèmes galants et mythologiques, et se mettra à moraliser et à prêcher. Au plus beau moment de la tonadilla, entre 1770 et 1790, des compositeurs comme le Catalan Pablo (Pau) Esteve (Estebe) y Grimau (1734-1794), le Navarrais Blas de Laserna (1751-1816) et des librettistes comme Ramón de la Cruz (1731-1794) allaient encore chercher leur inspiration dans les quartiers populaires de Madrid. On notera que, dans sa jeunesse, Esteve méprisait la tonadilla : selon lui, les compositeurs qui s'adonnaient à ce genre étaient perdus de réputation. Mais, sous l'influence de Ramón de la Cruz et de quelques autres, il s'y essaya lui-même, avec un succès tel qu'il fait partie de ceux qui portèrent la tonadilla à son plus haut développement. La tonadilla connaîtra une éclipse au xixe siècle, avant de renaître au xxe, principalement grâce à Rafael Mitjana y Gordon (1869-1921) et, surtout, à José Subirá.

C'est des œuvres de Ramón de la Cruz et de Blas de Laserna (1751-1816) que s'inspirera Enrique Granados pour son cycle de douze Tonadillas en un estilo antiguo (1910-1911) ainsi que pour son opéra[...]

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Écrit par

  • : musicologue, analyste, chef de chœur diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, chargée de cours à Columbia University, New York (États-Unis)

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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