GEORGE STEFAN (1868-1933)

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Le rôle et l'influence de Stefan George restent très discutés en Allemagne. Les uns voient en lui le grand restaurateur du lyrisme, l'esthète au-dessus de la mêlée ; les autres un poète ésotérique et réactionnaire, se complaisant dans la grandiloquence et le formalisme (ainsi Brecht en 1928 : « Le vide des poèmes de George ne me dérangerait pas ; mais j'en trouve la forme trop prétentieuse »), et annonçant même l'idéologie hitlérienne.

Stefan George est né à Büdesheim, en Rhénanie. Il voyage en Europe et fréquente les milieux du symbolisme français. Traducteur de Baudelaire, de Mallarmé et de Rimbaud, également de D'Annunzio, mais affirmant son génie original dans son rapport même aux maîtres qu'il traduit, il a mis un terme à la poésie sentimentale allemande. Hofmannsthal a bien décrit l'impression neuve faite par George sur ses auditeurs :

Son regard fascine, la chevelure et le front sont étranges. / De ses paroles, sobres et dites à voix basse / Naît un étrange pouvoir de séduction. / L'espace vide, il le fait tournoyer de manière angoissante, / Et il peut tuer sans toucher.

Ses premiers Hymnes (publiés à Berlin en 1890) étaient pleins d'une grandiose solennité, d'allégories recherchées. À partir de 1892, en publiant les Feuilles pour l'art (Blätter für Kunst), il entreprit une œuvre qui ne se proposait pas seulement d'informer un public, mais de former une nouvelle élite intellectuelle. Le poète se faisait guide et prophète. Le « maître » rhénan, qui haïssait la raideur prussienne, comme la servilité, la sensiblerie et les fanfaronnades wilhelminiennes, rassemblait ses disciples, tel un nouveau Zarathoustra. Le cycle poétique intitulé Algabal (1892), consacré à la mémoire de Louis II de Bavière, l'admirateur de Wagner, parut dans la nouvelle revue. Algabal symbolise le souverain antique : sombre et brillant, à la fois dieu et grand prêtre, surhomme couvert de saphirs pour lequel tous les esclaves sont prêts à mourir. Dans ce poème, George célèbre le culte de la beauté satanique à la manière de Huysmans et de Villiers de L'Isle-Adam. En 1894, il publie les Jardins suspendus ; en 1897, L'Année de l'âme.

Se voulant l'héritier de Hölderlin, qu'il a redécouvert et expliqué, Stefan George, à l'instar d'Empédocle, est attiré par l'Absolu. Le sens de la hiérarchie et du sacrifice, la connaissance supérieure des mystères antiques, voilà selon lui les moyens de renouveau utilisables pour régénérer l'humanité.

On voit bien ce qu'une telle pensée put apporter à certain pouvoir politique. L'irrationalisme et le mysticisme de l'esthète George seront utilisés comme des armes contre l'idéologie socialiste ou les tendances libérales. Le culte de l'Absolu sera dévoyé à des fins inhumaines. Certains vers prendront par la suite des résonances insolites :

Celui qui jamais n'a mesuré la place pour le poignard sur le corps de son frère, / Celui-là ne vit qu'en surface et sa pensée n'a pas de consistance... (Tapis de la vie, 1899).

Mais cela ne diminue en rien la stature du poète George. D'un style précis et lapidaire, avec des images impeccablement ajustées et dures à force de rigueur, il construit ses poèmes dans le marbre des mots, rejetant la fluidité et l'ivresse sentimentale des lyriques qui l'avaient précédé.

Dans un lycéen âgé de quatorze ans, Stefan George croit découvrir l'incarnation d'un nouveau dieu (Maximin, 1907). Chef d'un mouvement résolument masculin, George veut offrir à ses disciples — parmi lesquels Friedrich Gundolf et Ernst Kantorowicz — un nouveau Messie : Le Septième Anneau (Der siebente Ring, 1907), L'Étoile de l'alliance (Der Stern des Bundes, 1913). En 1914, il voit dans la guerre une preuve que le divin n'est pas totalement mort au sein de l'humanité — ce sera là sa réponse à Romain Rolland. Les nationalistes allemands allaient brandir l'« image protectrice » contre la « dégénérescence de la civilisation » (Der Krieg, 1917).

En 1928, George publie son ultime message, Le Nouvel Empire (Das neue Reich), dont les derniers chants prophétisent, avec une ferveur presque messianique, le règne de l'Esprit. Que ce « neue Reich » ne corresponde pas tout à fait au IIIe Reich, c'est ce dont témoignera George lui-même en choisissant de quitter l'Allemagne à l'avènement de Hitler en 1933 (il mourra à Locarno peu de mois après). Et il n'est que juste de rappeler que, si Goebbels faisait parade de son culte pour George, un autre admirateur fervent (et peut-être plus sincère) de Stefan George [...]

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Pour citer l’article

Marie-Claude DESHAYES, « GEORGE STEFAN - (1868-1933) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/stefan-george/