GERHARD ROBERTO (1896-1970)

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Après Manuel de Falla, le plus brillant et le plus audacieux représentant de la musique espagnole est Roberto Gerhard. Né en Catalogne d'un père suisse allemand et d'une mère alsacienne, unique élève espagnol d'Arnold Schönberg, Gerhard sera contraint à l'exil par la guerre civile, deviendra citoyen britannique et finira sa vie à Cambridge.

Robert Gerhard Ottenwaelder naît à Valls, près de Tarragone, le 25 septembre 1896. Catalan de cœur – il affirmera toujours sa Catalanitat –, il suit de 1916 à 1920 l'enseignement de Felipe Pedrell, dont il sera le dernier disciple pour la composition (Pedrell, fer de lance du renouveau folklorique et national espagnol, avait compté parmi ses élèves Isaac Albéniz, Enrique Granados et de Falla). Ses Sept Haïki, pour voix et ensemble (1923), manifestent l'influence du Pierrot lunaire. De la fin de 1923 à 1928, Gerhard est l'élève puis l'assistant de Schönberg, d'abord à Vienne – où il se lie d'amitié avec Berg et Webern et fait la connaissance de sa future épouse, Leopoldina (« Poldi ») Feichtegger –, puis à Berlin, à partir de 1925.

Fort de cette formation technique et intellectuelle, Gerhard revient s'installer à Barcelone. Il y compose pour la soprano Conchita Badía les quatorze Cançons populars catalanes (1928), dont six seront orchestrées par ses soins (1931). Il fréquente l'avant-garde intellectuelle, artistique et politique de Barcelone, il est l'un des fondateurs, avec Joan Miró, José Luís Sert et Salvador Dalí, du groupe radical Agrupación d'Amics de l'Art Nou (« groupe d'amis de l'art nouveau »). Ardent propagateur des musiques de son temps, il en dirige les premiers concerts à Barcelone ; en 1931 et 1932, Schönberg et son épouse passent huit mois chez les Gerhard. Son admiration pour Schönberg n'empêche cependant pas Roberto Gerhard d'être profondément influencé par Stravinski ou Bartók ; comme chez le Hongrois, l'amour pour la musique populaire de son pays sera une constante sa vie durant, soit qu'il se serve de thèmes folkloriques, réels – comme dans le ballet Don Quixote (1940-1941), qui comporte une mélodie entendue lors de processions religieuses – ou inventés, recréés, à l'instar de Bartók, comme dans Albada, interludi i dansa, pour orchestre (1936). De 1932 à 1938, il dirige le département de musique de la Bibliothèque de Catalogne, où il édite des compositeurs catalans du xviiie siècle. En 1932, il est nommé conseiller du ministère catalan des Beaux-Arts. Il est le principal organisateur du festival de la Société internationale de musique contemporaine de Barcelone, en 1936, au cours duquel est créé le Concerto pour violon « À la mémoire d'un ange » de Berg. Devenu en 1937 membre du conseil musical central du gouvernement républicain, il doit quitter son pays en janvier 1939, lorsque Barcelone est prise par les forces nationalistes. Il gagne Cambridge, en Angleterre, où il mourra le 5 janvier 1970, après trente ans d'exil (il deviendra citoyen britannique en 1960). Il mènera en Angleterre une existence précaire, dans un quasi-anonymat, dont il ne sortira qu'au milieu des années 1950.

La production de Gerhard touche à peu près tous les genres, y compris la musique pour la radio et la musique de film (qui lui permit de subvenir en partie à ses besoins en Angleterre), mais ses deux domaines de prédilection sont l'orchestre et la musique dramatique. Gerhard a composé quatre symphonies (no 1, 1952-1953 ; no 2, 1957-1959, remaniée sous le titre Métamorphoses, 1967-1968 ; no 3 « Collages », pour orchestre et bande magnétique, 1960 ; no 4 « New York », 1967) et entamé la composition d'une cinquième (1968-1969), qu'il n'eut pas le temps d'achever ; pour l'orchestre, il a composé des pièces qui, si elles ne portent pas le nom de symphonie, se rattachent néanmoins à ce genre, comme Epithalamion (1965-1966). Gerhard a excellé dans le genre dramatique, dont se détachent son unique mais brillant opéra, The Duenna (1945-1947, d'après la pièce homonyme de Sheridan, et qui ne sera créé à la scène qu'en 1992, au Teatro Lírico Nacional de Madrid), son ballet Don Quixote (1940-1941), et son chef-d'œuvre, l'oratorio The Plague (1963-1964), pour récitant, chœur et orchestre, d'après La Peste d'Albert Camus.

Jamais la méthode sérielle, à laquelle Gerhard restera toujours fidèle, ne rendra son langage uniforme ou grisâtre. En digne élève de Schönberg, il sut se forger un style propre, d'une inspiration aux aspirations éthiques et philosophiques jamais démenties. Techniquement, il a développé une conception tout à fait personnelle, fondée sur une rythmique passée au crible de la pensée sérielle. Il la met en œuvre à partir du premier (1950-1955) de ses deux quatuors à cordes et la porte à son point culminant dans son Concerto pour orchestre (1964-1965), sa Quatrième Symphonie « New York » (1967) et dans deux pièces pour petit ensemble, Libra, pour six instrumentistes (1968), et Leo, pour dix instrumentistes (1969).

Son goût pour les sonorités inusitées le conduira dès le début des années 1950 à utiliser les techniques électroniques, alors balbutiantes. La musique qu'il compose pour la pièce de Bridget Boland The Prisoner (1954) est probablement la première en Grande-Bretagne à utiliser une bande magnétique. Sa musique de scène pour la production controversée du Roi Lear de Peter Brook à Stratford-upon-Avon en 1955 fait largement appel à l'électronique.

Ce qui rend sa musique attachante, c'est la grande humanité qui anime chacune de ses pages, ainsi que le lyrisme qui s'y épanche. C'est en ce sens qu'il faut envisager le thème mélodique récurent, issu d'un chant catalan tragique, El Cotiló, que l'on trouve dans sa cantate L'alta naixença del rei en Jaume (1932), dans l'interlude de son Albada, interludi i dansa, pour orchestre (1936), dans la coda poignante de sa Symphonie « Homenaje a Pedrell » (1940-1941) – œuvre symphonique en trois parties fondée sur des thèmes de La Celestina, opéra de son maître resté inédit –, enfin, dans sa Quatrième Symphonie (1967), tel le leitmotiv de toute une vie condensée.

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Écrit par :

  • : compositeur, critique, musicologue, producteur de radio

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Pour citer l’article

Alain FÉRON, « GERHARD ROBERTO - (1896-1970) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roberto-gerhard/