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LEGENDRE PIERRE (1930-2023)

L'Amour du censeur

Par le choix de ses ancrages intellectuels, Pierre Legendre prit ce mouvement à contre-pied. Non content de persister à suivre les sentiers de l'érudition qu'avaient empruntés avant lui des professeurs comme Gabriel Le Bras ou Ernst Kantorowicz, il eut la témérité d'utiliser, en guise de boussole pour s'orienter dans l'immense forêt des textes du droit d'Occident, les leçons de la psychanalyse. En 1974, dans la collection Le Champ freudien dirigée par Jacques Lacan aux éditions du Seuil, paraissait L'Amour du censeur, essai sur l'ordre dogmatique. Pierre Legendre y exposait pour la première fois, dans un style d'écriture incisif et recherché, les tenants d'une pensée qui allaient dès lors orienter toute son œuvre. L'ouvrage dérangeait nombre d'idées reçues en France quant à la question de l'origine de l'État : il faisait apparaître en pleine lumière les liens de filiation de ce dernier avec l'Église, et dépliait la rationalité dogmatique de ses mises en scène. Il connut un accueil où l'incompréhension le disputait au sarcasme.

Son point de départ est la relecture de Freud, et notamment des textes dits anthropologiques du maître viennois, considérés traditionnellement par ses élèves comme secondaires du point de vue de la pratique analytique, textes que Freud présentait modestement comme des prolongements, des transpositions de sa clinique à l'échelle de l'histoire des sociétés (L'Avenir d'une illusion, Psychologie collective et analyse du Moi, Totem et tabou, Malaise dans la culture et L'Homme Moïse et la religion monothéiste). Pierre Legendre mettra à profit la brèche éphémère ouverte par Lacan dans l'académisme psychanalytique pour articuler une suite aux intuitions freudiennes dans le champ institutionnel qui est, pour l'Occident, spécifié par le droit. Il lui revient d'avoir souligné le caractère « indéménageable », parce que logique, de la place vide du Tiers ou référence absolue, lieu-verrou de la Raison pour le sujet comme pour la société où Freud avait posé le Père, d'avoir repéré la mise en scène originelle de cette absence dans le Texte sacré où habite toute société humaine, enfin d'avoir daté, pour l'Occident, l'invention de sa propre version du Texte au tournant du xiie siècle, lors de cette « première révolution de l'interprète » – avant celle que Freud a inaugurée – où se constitue la tradition juridique romano-canonique qui continue, vaille que vaille, de nous porter.

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Pour citer cet article

Christian HERMANSEN. LEGENDRE PIERRE (1930-2023) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • CIVIL DROIT

    • Écrit par Muriel FABRE-MAGNAN
    • 9 077 mots
    ...moderne de passage à l'état civilisé, c'est-à-dire le contraire de l'état sauvage, n'est apparu que plus tard, dans la seconde moitié du xviiie siècle. Au-delà du repérage historique de ce glissement de sens, on peut même soutenir avec Pierre Legendre que du point de vue historique, pour les sociétés...

Voir aussi