LEGENDRE PIERRE (1930- )

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Au sein d'un monde universitaire français passablement déboussolé, à tout le moins depuis l'après-guerre, l'itinéraire insolite suivi par Pierre Legendre peut intriguer. Né en 1930, il ne s'est trouvé à aucun de ces rendez-vous de Saint-Germain-des-Prés ou du quartier Latin qui ont vu, en de bruyants duels au fleuret pas toujours moucheté, s'affronter petits et grands clercs des écoles les plus en vue, la fine fleur de la pensée française, laissant plus d'une fois sur le carreau la pensée tout court. Cette absence n'étonnera pas de la part d'un juriste, tant il est difficile de retrouver le moindre écho des combats entre existentialistes, marxistes, maoïstes ou structuralistes dans le petit monde juridique, réputé conservateur et frileux.

L'héritage romain et médiéval

Qui plus est, en choisissant, en 1957, de passer l'agrégation de droit romain et d'histoire du droit et en soutenant une thèse de doctorat consacrée à la Pénétration du droit romain dans le droit canonique classique, Pierre Legendre initiait une carrière professorale à l'enseigne d'une spécialité qui le singularisait au sein même de sa discipline. Rappelons que c'est en 1961 que le ministère de l'Éducation convertit l'enseignement du droit romain, jusque-là obligatoire, en une simple option du programme de licence. Cet oubli programmé, dans l'Université française, des sources du droit communes aux Occidentaux, encore souvent enseignées chez nos voisins, parachevait logiquement ce patient travail d'amnésie qui marque la mythologie française de l'État depuis la Révolution. Ce « refoulement », imposé doctement dans tous les domaines du savoir au nom de la Raison annoncée au siècle des Lumières, a permis de rejeter dans les ténèbres de l'« obscurantisme », de la « superstition » et du « féodalisme » tout le trésor du droit classique et médiéval.

Dans le premier de ses livres, publié en 1968, un manuel à l'usage des étudiants sur L'Histoire de l'administration de 1750 à nos jours, Pierre Legendre faisait un sort à ce credo facile en montrant, à partir d'un découpage historique peu orthodoxe, l'étonnante pérennité des visées et des références du pouvoir administratif d'État en France. S'appuyant toujours sur les textes, son étude comprenait des développements fort instructifs sur un domaine négligé par les historiens du droit : le droit colonial. En pleine période de décolonisation (1959-1965), sa connaissance de l'Afrique, en tant qu'expert des Nations unies et conseiller d'organismes privés de développement, lui avait en effet permis, comme il aime à le rappeler, de conquérir un regard non européen sur l'Occident.

S'il s'en était tenu à cette seule incartade par rapport aux idées reçues dans sa discipline, Pierre Legendre aurait sans doute pu espérer, à force de savantes dissertations cantonnées aux époques reculées du droit, bénéficier finalement du respect condescendant qui est devenu le lot, en France, de l'érudition juridique. Il est en effet acquis en ce pays qu'un tel savoir est folklorique et qu'il ne porte pas à conséquences quant aux grandes affaires du droit contemporain. Afin d'élucider ces dernières, la vieille faculté de droit, qui était restée pendant la première moitié du xxe siècle un des plus farouches bastions de résistance aux tentatives d'incursion dans l'Université de la sociologie durkheimienne, venait d'ailleurs tout juste de se raviser, trouvant subitement du charme à cette science récente, rendue plus présentable à ses yeux – guerre froide oblige – sous ses oripeaux américains. L'exemple inquiétant donné par certains enseignants, passés avec armes et bagages aux Instituts d'études politiques créés après 1945, la considération du retard pris face aux historiens qui avaient commencé dès avant guerre leur aggiornamento sous la houlette de l'école des Annales, enfin, et peut-être surtout, le besoin impérieux de se donner des preuves de « scientificité » pour garder la haute main sur l'enseignement du droit convainquaient les juristes de faire mouvement et d'adopter les méthodes de la sociologie. Les représentants les plus connus de cette opportune conversion furent, pour le droit public, Maurice Duverger, et, pour le droit civil, Jean Carbonnier.

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  • Écrit par 
  • Muriel FABRE-MAGNAN
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Dans le chapitre « Les enjeux du droit civil »  : […] L'attitude largement majoritaire chez les juristes consiste à se considérer comme de purs positivistes, maniant une technique et des catégories qui seraient neutres d'un point de vue anthropologique. La question des fondements est ainsi largement ignorée, beaucoup de civilistes se contentant – au mieux – de souligner que le droit véhicule des valeurs (morales ou éthiques) qui doivent le guider. Le […] Lire la suite

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Christian HERMANSEN, « LEGENDRE PIERRE (1930- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-legendre/