GOUBERT PIERRE (1915-2012)

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« Tous ont droit à ce grand effort de sympathie, et si possible d'intelligence, qu'essaie d'être, d'abord, l'histoire sociale en ses premières tentatives », concluait en 1958 Pierre Goubert dans sa thèse. Avec sa mort, le 16 janvier 2012, l'histoire sociale a perdu un pionnier qui, par sa fréquentation intime des « paysans, ouvriers en laine, artisans drapiers, négociants, chanoines, officiers », a révisé dès 1966 la place relative de « Louis XIV et de 20 millions de Français », selon le titre d'un ouvrage phare, réédité jusqu'à nos jours.

Né le 25 janvier 1915 à Saumur, « fils de manouvrier-jardinier, neveu de vignerons du Saumurois », Pierre Goubert est orienté par le directeur de son école primaire vers la préparation au concours des Écoles normales d'instituteurs. Lauréat en 1931, il gravit rapidement les marches de la méritocratie scolaire républicaine. Admis en 1935 à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, qui forme alors les élites de l'enseignement primaire, il y choisit par défaut l'histoire-géographie plutôt que les lettres, sa matière de prédilection, à cause de ses faiblesses en langues et en philosophie. Pierre Goubert est typique de ces jeunes historiens de l'entre-deux-guerres qui, faute d'une histoire sociale établie à l'université, attendent de la géographie humaine qu'elle assouvisse leur intérêt pour l'étude des sociétés : Roger Dion, notamment, compte ainsi parmi ses maîtres. Mais les temps sont au changement. À Saint-Cloud, Goubert bénéficie à partir de 1936 de l'enseignement de Marc Bloch, l'illustre médiéviste et cofondateur de la revue des Annales d'histoire économique et sociale, qui le convertit à l'histoire.

Après quelques années d'enseignement à Périgueux puis à Pithiviers et Beauvais, Goubert, après la guerre, se destine à la recherche. Dispensé du baccalauréat, il passe la licence et, en 1948, l'agrégation. C'est Augustin Renaudet, éminent spécialiste de l'humanisme, qui dirige son diplôme d'études supérieures sur les pauvres à Beauvais sous Louis XIV. « Au fond, tout est venu de lui », reconnaîtra Pierre Goubert. Élu au Collège de France, Renaudet adresse son élève à Ernest Labrousse, qui apparaît au jeune historien « comme un éblouissement, dans l'une des salles les plus tristes de la triste Sorbonne ». Labrousse institue l'histoire économique et sociale en patronnant les grandes thèses de son époque. Celle de Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, commencée en 1949 et soutenue en 1958, figure au premier rang d'entre elles par son exploration de maintes terrae incognitae de la recherche historique. Dossiers du Bureau des pauvres, inventaires après décès, rôles d'imposition, archives ecclésiastiques, mercuriales : prolongeant l'approche de Jean Meuvret, Pierre Goubert met en rapport la stratification et les rythmes de l'activité économique avec les grandes tendances démographiques ; l'usage novateur qu'il fait des registres paroissiaux ouvre une voie décisive à la démographie historique en train de naître. Labrousse fait détacher Goubert au C.N.R.S. en 1951, puis contribue à son élection en 1955 comme directeur d'études à la VIe section de l'École pratique des hautes études, haut lieu de l'innovation historiographique. Trois ans plus tard, peu enclin aux « intrigues parisiennes », Pierre Goubert, à peine sa thèse soutenue, part comme professeur à l'université de Rennes, en faisant fi de l'ire du possessif président de la VIe section, Fernand Braudel. Goubert rapatrie ensuite sa chaire à Paris, à la toute nouvelle université de Nanterre en 1965, puis à la Sorbonne de 1969 à 1978. Il retrouve également la VIe section – en passe de devenir en 1975 l'École des hautes études en sciences sociales – en tant que directeur d'études cumulant.

L'œuvre de Goubert rayonne alors dans plusieurs directions : un manuel de référence qui prendra sa forme définitive en 1984 avec Daniel Roche (Les Français et l'Ancien Régime) ; un ouvrage destiné au grand public sur La Vie quotidienne dans les campagnes françaises au XVIIe siècle (Hachette, 1982) ; un volume autobiographique (Un parcours d'historien) en 1995. En 1990, il conclut un projet qu'il portait de longue date : revisiter l'histoire de la Fronde en faisant justice « à la fois des banalités rassurantes et des increvables anecdotes des princes amoureux et des princesses comploteuses ». Ainsi, sa biographie de Mazarin achève son exploration de « la chair du royaume de France » et sa remise en perspective d'un Grand Siècle plaçant désormais les plus humbles à l'avant-scène.

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Paul-André ROSENTAL, « GOUBERT PIERRE - (1915-2012) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-goubert/