PATRIMOINE ARTISTIQUE DES ÉGLISES DE PARIS

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Un touriste qui parcourrait aujourd'hui les églises de Rome, de Naples ou de Venise en se servant d'un guide du xviiie siècle trouverait généralement dans son livre l'explication de ce qu'il voit. À Paris, ce ne serait pas le cas. Dans les capitales italiennes, le patrimoine des églises est le produit d'une accumulation lente et continue ; aucune catastrophe n'a bouleversé la sédimentation des siècles. En France, au contraire, la Révolution a tout brisé et tout mêlé. Visiter les églises de Paris avec un guide de l'Ancien Régime, c'est un peu comme si l'on partait pour la Grèce muni du seul Pausanias. Quelques vestiges se reconnaissent bien çà et là, mais ils émergent d'un paysage tout nouveau.

Les conséquences, en matière de biens d'Église, des lois révolutionnaires et des adaptations apportées successivement, en 1801 par le Concordat et en 1905 par la séparation des Églises et de l'État, ne sont pas toujours bien connues et certaines idées fausses ont la vie dure. Contrairement à une opinion très fréquente, la loi de 1905 n'a pas dépossédé l'Église catholique de ses biens ; ce travail avait été accompli plus d'un siècle auparavant par la Révolution. La loi de 1905 n'a eu d'effets que sur les objets du culte proprement dits, l'argenterie et les ornements. Dans le régime concordataire, les associations de paroissiens, appelées du vieux mot de fabriques, étaient propriétaires de ces objets ; la loi de séparation prévoyait le remplacement des fabriques par des associations cultuelles conformes au modèle général fixé par la loi de 1901 sur les associations. Les catholiques ayant refusé de s'y soumettre, les biens des fabriques dissoutes, faute de pouvoir être transférés aux associations cultuelles, sont devenus propriété publique. Il s'agit là d'un effet indirect de la loi de 1905, non d'une intention délibérée, et la séparation n'a rien changé quant à l'essentiel de la propriété : les terrains, les bâtiments et tout ce qui les décore. L'État est propriétaire des cathédrales et de ce qu'elles renferment, les églises paroissiales appartiennent aux communes. La séparation a plutôt confirmé les dispositions du Concordat en reconnaissant que les églises et leur mobilier sont définitivement affectés au culte et que personne, que ce soit l'administration ou les desservants, ne peut en disposer pour un autre usage.

La Révolution de 1789 est donc l'événement qui a eu les plus grandes conséquences dans l'histoire du patrimoine religieux. Tout le monde sait que l'Église, sous l'Ancien Régime, formait l'un des trois ordres de l'État et qu'elle était propriétaire de biens immenses. En contrepartie, l'Église assurait certaines fonctions que nous appellerions des services publics : le culte, bien sûr, mais aussi l'enseignement, depuis le primaire jusqu'au supérieur, et l'assistance aux malades et aux pauvres. Une fois décidé que ces charges étaient de la compétence de l'État ou des collectivités publiques, il était logique de leur attribuer les ressources permettant d'y faire face. Tel est le sens des mesures successives qui, de 1790 à 1794, dépossédèrent l'Église de ses biens pour les « mettre à la disposition » de la nation.

Le cours des événements révolutionnaires fit tourner la situation d'une façon que les constituants n'avaient pas prévue. À partir de 1792, la France se trouva en guerre contre une coalition européenne ; en outre, Rome ayant rompu avec le gouvernement français, le culte catholique fut interdit et les prêtres proscrits. C'est alors que, l'idéologie venant se combiner avec les nécessités financières, on se mit à vendre les anciens biens ecclésiastiques. L'opération commença dès 1793. Tout le mobilier des églises fut saisi et placé dans des dépôts. L'énormité du travail accompli est digne d'admiration, quoique l'on doive en déplorer les résultats. Rien qu'à Paris, on déménagea des milliers de tableaux et de sculptures, souvent d'un format et d'un poids considérables. Les édifices vendus furent dans la plupart des cas démolis par les nouveaux acquéreurs qui ne s'intéressaient qu'au prix du terrain. Les objets qui contenaient du métal précieux, orfèvrerie, tapisseries, ornements, furent fondus ; le bronze servit à faire des canons. Des tableaux et des sculptures, on fit deux parts : ceux qui pouvaient avoir de l'importance sous le rapport de l'art ou de l'histoire furent conservés pour les collections publiques et le reste partit aux enchères ou fut détruit.

Dans une période aussi troublée que la Révolution, il serait surprenant que les lois eussent été appliquées partout de la même façon. À Paris, elles le furent avec rigueur et l'on en voit aujourd'hui les conséquences. Il ne reste rien de l'orfèvrerie ancienne des églises ; les quelques calices ou ciboires antérieurs à la Révolution que l'on rencontre proviennent de dons faits au xixe siècle. Des objets aussi célèbres que la châsse de sainte Geneviève ont été détruits. Tous les ornements ont disparu, et avec eux les tapisseries, si l'on excepte quelques pièces de la tenture de saint Gervais. Le massacre a été un peu moins féroce en ce qui concerne les peintures et les sculptures. Une partie des œuvres conservées pour le « Muséum des arts » est passée dans les collections du Louvre. Un tableau peint par Le Brun pour les carmélites de la rue Saint-Jacques, Le Christ au désert, est ainsi entré au département des peintures, tandis que celui des sculptures conserve le monument des ducs de Longueville par François Anguier, qui se trouvait autrefois dans l'église des Célestins. D'autres œuvres ont été envoyées dans des musées de province, comme les deux grands tableaux de Jean Jouvenet que l'on peut voir au musée de Lyon, Le Repas chez Simon et Le Christ et les marchands ; ils décoraient jusqu'à la Révolution l'église Saint-Martin-des-Champs, formant une série avec deux autres toiles restées au Louvre, La Résurrection de Lazare et La Pêche miraculeuse. On pourrait citer des dizaines d'autres exemples.

Les œuvres replacées dans les églises de Paris sous l'Empire et la Restauration ne représentent pas la centième partie de ce que ces mêmes églises contenaient trente ans plus tôt. Certains tableaux, après avoir été confisqués et avoir été conservés quelques années dans les dépôts de la Révolution, ont retrouvé leur emplacement primitif, comme la belle série de Carle Van Loo consacrée à la vie de saint Augustin que l'on peut admirer dans le chœur de Notre-Dame-des-Victoires, ou le Simon Vouet représentant Saint Merry délivrant des prisonniers. Les sculptures de Bouchardon figurant Le Christ, La [...]

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de lettres, conservateur des objets d'art des églises de la Ville de Paris

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Pour citer l’article

Georges BRUNEL, « PATRIMOINE ARTISTIQUE DES ÉGLISES DE PARIS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrimoine-artistique-des-eglises-de-paris/