DORIQUE ORDRE

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À l'issue de la période de mutation que constitue le viie siècle, l'architecture grecque retrouve le caractère monumental qu'elle avait perdu depuis l'époque mycénienne : dans les sanctuaires, de grands bâtiments en pierre remplacent les édifices fragiles de l’époque géométrique. Changement de matériaux et codification des formes vont de pair : aux expériences parfois hasardeuses du viie siècle succède une période de décantation où se mettent en place les deux ordres, ionique et dorique, qui vont constituer les deux modes de l'architecture grecque pendant le reste de son histoire.

Ordre dorique

Photographie : Ordre dorique

Le fût de la colonne est taillé de cannelures à arêtes vives. L'échine du chapiteau a ici un profil rectiligne et supporte un abaque (ou tailloir). Au-dessus, l'architrave lisse puis la frise formée de métopes et de triglyphes. Ve siècle avant J.-C., Parthénon, Athènes. 

Crédits : Kristoffer Trolle

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Ordre dorique

Dessin : Ordre dorique

Angle nord-est du Parthénon, Athènes ; 447-438 av. J.-C. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Les débuts de l'ordre dorique sont mieux connus que ceux de l'ordre ionique, par suite de quelques heureux hasards archéologiques qui permettent de suivre les étapes de sa formation dans les régions continentales et occidentales du monde grec (Péloponnèse, Grèce centrale, Corfou, Italie du Sud et Sicile). Le rôle de Corinthe et d'Argos dans cette phase d'élaboration semble avoir été considérable : les premiers bâtiments où apparaissent des éléments doriques, à Thermos, Olympie et Corfou, sont tous situés dans des régions soumises à l'influence politique et artistique de ces deux centres majeurs du haut archaïsme.

Le plan du temple dorique dérive du plan en mégaron attesté en Grèce continentale depuis le IVe millénaire, mais il s'en écarte par l'adjonction, à l'arrière de la pièce centrale (naos ou cella) où est exposée la statue de culte, d'un opisthodome. Parfois, cet espace est clos et communique seulement avec la cella,constituant alors une chambre fermée (adyton) qui sert de sacristie (Corfou : temple d'Artémis ; Syracuse : temple d'Apollon ; Sélinonte : temples C, D et F ; Paestum : temple de l'Héraion du Silaris et temple d'Héra I). Plus fréquemment, surtout en Grèce même, au lieu de communiquer avec la cella, il forme un vestibule arrière où sont souvent exposées des offrandes précieuses — disposition qui s'impose dans le courant du vie siècle, avec l'adoption de la colonnade périptère : dès lors que l'arrière n'est plus rythmé par l'abside, la duplication du porche d'entrée permet de lui redonner forme et d'équilibrer le temple, le dotant de deux façades symétriques.

Quant à l'élévation de l'ordre dorique, elle est l'héritage direct de l'architecture de bois, comme le montrent le temple C de Thermos (dernier quart du viie s.) et surtout le temple d'Héra à Olympie (vers 600 av. J.-C.), où l'on peut saisir en cours le processus de « pétrification ». L'usage de la pierre y reste limité au soubassement (Thermos) et au bas des murs (Olympie) ; les colonnes sont encore en bois et ne seront remplacées que progressivement par des colonnes en pierre : au iie siècle après J.-C., Pausanias en verra encore une en chêne dans l'opisthodome du temple d’Olympie. Ce sont des troncs trapus sans base, animés par des cannelures verticales à arêtes vives, cerclés de métal à leur sommet. Un chapiteau en galette, au profil courbe très évasé, marque la transition avec l'entablement : l'architrave, faite de poutres de bois massives et nues, forme le cadre horizontal sur lequel reposent les poutres transversales de la charpente, dont les extrémités sont protégées de l'humidité par des plaques de terre cuite, métopes et triglyphes, dont l'alternance rythme la frise dorique. Quant au larmier, qui fait surplomb pour éloigner les eaux ruisselant sur le toit, il est aussi protégé par des plaques de terre cuite clouées en dessous et sur la tranche verticale. Tous ces éléments de l'élévation dorique, qui ont un caractère strictement fonctionnel dans cette architecture de bois, vont se trouver transposés dans la pierre, où certains (les annelets, la regula et les gouttes, la frise et les mutules du larmier) n'ont plus qu'une valeur décorative. L'évolution est terminée au temple d'Artémis à Corfou (env. 590 av. J.-C.), qui présente le premier fronton connu. Par la suite, le décor sculpté, toujours enrichi de couleurs vives qui sont elles aussi un souvenir de la peinture sur terres cuites, restera facultatif : en Occident, les frontons ne sont jamais décorés ; quant aux métopes, elles sont souvent lisses, même sur les bâtiments les plus raffinés, ou ne sont sculptées qu'aux façades ou au-dessus des porches intérieurs (temple de Zeus à Olympie).

L'ordre dorique qui vient ainsi de se fixer dans la pierre est d'allure pataude : les colonnes sont trapues, l'entablement très haut, l'espace intérieur étriqué, la colonnade extérieure flottante. L'ensemble produit une impression de lourdeur que les architectes vont corriger par un travail incessant sur les proportions, en plan et en élévation : dès la fin du vie siècle, au temple d'Aphaïa, à Égine, l'équilibre classique est presque atteint. Les petits côtés représentent désormais la moitié des longs côtés : aux six colonnes de façade (exceptionnellement huit au temple d'Artémis à Corfou, au temple G de Sélinonte, au temple d'Héra du Silaris, au Parthénon ; neuf au premier temple d'Héra à Paestum) correspondent généralement treize colonnes sur les longs côtés (douze au temple d'Aphaïa), soit la proportion n : 2n + 1. Cette largeur accrue permet de débrider l'espace intérieur, d'autant plus que l’espace entre la colonnade extérieure et les murs (péristasis) tend à se rétrécir. La cella elle-même est rythmée par une double colonnade à deux niveaux, dont la gracilité n’occupe pas trop l’espace intérieur et forme écrin autour de la statue de culte, quand elle fait retour derrière celle-ci (temple d'Héphaïstos et Parthénon, à Athènes). Les colonnes sont plus élancées et plus espacées, les entablements étant moins hauts et moins lourds ; le renflement du fût (entasis) s'estompe ; l'échine du chapiteau se tend peu à peu jusqu'à devenir rectiligne vers la fin du siècle. La cohésion nouvelle qui unit ces formes austères, qu'aucun décor ornemental ne vient égayer, repose souvent sur l’existence d'un module unique, d’où découlent toutes les proportions du bâtiement. La densité qui en résulte fait du temple dorique l'une des plus hautes réalisations du classicisme, car la notion d'ordre, dans toutes ses acceptions, y trouve une expression exemplaire.

Passé le ve siècle, le goût pour un langage architectural plus riche et plus souple amène le déclin rapide de l'ordre dorique, qui va se guinder dans une élégance sèche, de plus en plus creuse (temple de Némée, fin du ive s. av. J.-C.). Mais s'il n'est plus le moyen d'expression architectural privilégié, il n'en reste pas moins un élément fondamental de l'éclectisme des époques hellénistique et romaine : on le trouve, réduit à un schématisme grêle, dans nombre de bâtiments – façades de portiques ou péristyles de maisons – où son dépouillement marque alors plus un souci d'économie que de retenue esthétique.

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  • : ancien membre de l'École française d'Athènes, professeur émérite d'archéologie grecque à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Bernard HOLTZMANN, « DORIQUE ORDRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ordre-dorique/