MITRY JEAN GOETGHELUCK, dit JEAN (1904-1988)

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Grand historien français du cinéma, Jean Mitry a accompli une œuvre immense, et qui témoigne d’un itinéraire exemplaire. Délaissant des études universitaires brillantes axées sur la philosophie des sciences, il se passionne dès le début des années 1920 pour l'avènement de ce que Canudo, Delluc, Epstein et quelques autres considéraient comme un nouvel art : le cinéma. Animé d'une véritable boulimie d'images, il visionne un nombre incalculable de films (« plus de 20 000 », dira-t-il en 1975), entreprend la rédaction de fiches, anime avec fougue les premiers ciné-clubs, publie des articles, des reportages, se fait engager comme assistant-réalisateur de Marcel L'Herbier et, en 1929, tourne avec son ami Pierre Chenal un documentaire : Paris Cinéma. En 1936, il est au côté d'Henri Langlois et de Georges Franju lors de la fondation de la Cinémathèque française. À partir de 1949, il se consacre au court métrage d'art, cherchant des équivalences visuelles aux rythmes musicaux : Pacific 231 (d'après Honegger), Images pour Debussy, Symphonie mécanique (d'après Boulez) renouent brillamment avec la tradition avant-gardiste d'un Ruttmann ou d'un Fischinger. En 1959, il s'essaie au long métrage de fiction : son adaptation d'un bon « polar » de Léo Malet, Énigme aux Folies-Bergères, se solde par un échec, imputable à de médiocres conditions de tournage.

Mais c'est surtout comme historien et théoricien que Jean Mitry va s'imposer dans les années 1950 et 1960. Par la rédaction de monographies consacrées aux maîtres de l'écran, tout d'abord : ses essais sur John Ford, Eisenstein, René Clair, « Charlot et la fabulation chaplinesque » (titres phares de la collection qu'il lance aux Éditions universitaires), puis Griffith, Thomas Ince, Cecil B. De Mille, Tourneur, Delluc, Max Linder (pour l'Anthologie du cinéma), sont des modèles de biographies analytiques, nourries d'une documentation de première main. Vient ensuite une Esthétique et psychologie du cinéma (1963), à mi-chemin de Bergson et du structuralisme, où il affirme la spécificité d'une « écriture filmique », rigoureusement codifiée. Irrité par certains excès de ses épigones, il s'attaquera plus tard à eux dans un ouvrage sainement polémique, La Sémiologie en question (1987). Le troisième volet de sa recherche consistera en l'édification d'une monumentale Histoire du cinéma, en cinq volumes (un sixième est resté à l'état d'ébauche), et d'une non moins gigantesque Filmographie universelle, en trente volumes, dont la publication s'est échelonnée de 1964 à la veille de sa mort. Ajoutons un essai, Le Cinéma expérimental, des articles, des préfaces, et jusqu'à des recueils de poèmes (Le Panier à salade, L'Ave Venus) ! L'ambition de Mitry historien était d'« envisager l'évolution de l'art et du langage filmiques à travers les manifestations les plus diverses du cinéma mondial » (Histoire du cinéma, 1968-1980). Loin de privilégier arbitrairement tel auteur ou école, de se borner à un survol rapide, Mitry se fait fort de tout apprécier sereinement. Les rares zones d'ombre qu'il ne peut contrôler, il les désigne loyalement en se référant à des sources extérieures. Et cela avec une stricte impartialité, qui n'exclut pas une vigoureuse subjectivité. On louera aussi le non-conformisme de ses opinions. À côté des grands classiques, qu'il analyse avec passion, des Rapaces à Tabou, de Citizen Kane à Ivan le Terrible, quelques fausses valeurs sont ici durement étrillées. À cent lieues de l'hagiographie, il se paie en outre le luxe d'audacieuses et lucides réévaluations.

Mitry passa ses dernières années à voir et à revoir des films, inlassablement, malgré de graves troubles oculaires. Ayant rompu des lances avec son vieil ami Langlois, il s'était tourné vers la Cinémathèque universitaire, avant de présider l'Association française de recherche sur l'histoire du cinéma ; producteur d'émissions radiophoniques et de montages pédagogiques (Écrire en images), cet éternel pionnier, ayant gardé en face de la vie et des arts l'ingénuité de ses vingt ans, participa jusqu'à la fin à d'innombrables colloques, séminaires et symposiums sur son art d'élection. Jean Mitry était une sorte d'« homme-film » (comme on parle, dans Fahrenheit 451, d'hommes-livres). Rien de ce qui était cinéma, et d'humain par là même, ne lui fut étranger.

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Écrit par :

  • : docteur ès lettres, professeur émérite à l'université de Paris-I, historien du cinéma

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CINÉMA (Aspects généraux) - Les théories du cinéma

  • Écrit par 
  • Youssef ISHAGHPOUR
  •  • 5 375 mots
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Dans le chapitre « Autonomie de la théorie »  : […] Avec Jean Mitry (1904-1988), la théorie tend à devenir une fin en soi ( Esthétique et psychologie du cinéma , 1963-1965). Un cinéaste, un théoricien des débuts ou un critique lié à une école pouvaient opposer un cinéma à un autre comme la vérité au mensonge. La théorie se doit au contraire d'être universelle, d'accepter la pluralité évidente des écoles et des films. Elle sera inséparable, chez Mit […] Lire la suite

Pour citer l’article

Claude BEYLIE, « MITRY JEAN GOETGHELUCK, dit JEAN - (1904-1988) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mitry-jean-goetgheluck-dit-jean/