LUXUN [LOU-SIUN] (1881-1936)

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Les dernières luttes

Les dix dernières années de la vie de Luxun sont aussi les plus riches de contributions de tous ordres. Après avoir lutté contre l'école du Croissant (Xinyue) qui tentait de restaurer « l'art pour l'art » et prônait la théorie d'une « littérature au-dessus des classes », Luxun recommence la même lutte face aux « Troisième catégorie » et « Hommes libres », qui reprennent les mêmes arguments. Il rejette dos à dos les derniers partisans, déclarés ou clandestins, de l'« occidentalisation totale » et les « idolâtres du patrimoine national », qui prônent l'absolu des valeurs orientales et la supériorité de la langue et de la littérature anciennes. Son immense culture, servie par la maîtrise de plusieurs langues, lui permet de confondre facilement la fausse érudition et le fanatisme des deux tendances qu'il dénonce comme également réactionnaires et nuisibles aux intérêts du peuple chinois. Lui-même donne l'exemple de la seule méthode qu'il juge profitable, la réévaluation et l'assimilation raisonnées des grandes œuvres du passé et du présent, d'où qu'elles soient. S'il écrit en 1935 les Contes anciens à notre manière (Gushi xin bian), c'est pour instruire une fois de plus ses compatriotes, sous forme de plaisants récits philosophiques dont la fantaisie apparente ne dérobe pas la leçon. Il y rectifie hardiment les notions traditionnelles qui lui semblent nocives à l'avenir d'un peuple libre.

Écrivain et militant antifasciste, Luxun s'est attaché à dénoncer les positions des partisans de la « littérature nationaliste », dont le lyrisme appelle les « hommes supérieurs » de l'Orient à une expédition contre l'Occident. Mais la bataille la plus dure sera encore la toute dernière, celle qu'il mène à l'intérieur même de son camp en tentant de sauver à tout prix la Ligue des écrivains de gauche, dont la dissolution est ordonnée par les directives venues de Moscou : la politique de front national, orchestrée par tous les partis communistes satellites de Moscou, entraîne, à Shanghai (alors coupée de la direction politique, installée dans le Shaanxi depuis le terme de la Longue Marche), l'effacement des gauches et de leur organisation au bénéfice d'une union des écrivains, la plus large possible, contre l'agresseur japonais. Luxun, sans être contre cette union, n'entend pas lui sacrifier la direction même de la lutte et consacre ses dernières forces à la défense d'un autre mot d'ordre : la « littérature des masses pour la guerre révolutionnaire nationale ». Ce dernier débat littéraire, qui est un combat politique, soulèvera de telles passions qu'elles sont loin d'être éteintes aujourd'hui ; on peut en retrouver « le fil rouge » à travers l'histoire littéraire et politique de la Chine depuis la mort de Luxun : durant la période de Yan'an, après l'avènement de la République populaire jusqu'à la Révolution culturelle et sa rectification. Parallèlement à ces luttes ultimes et malgré la maladie qui s'aggrave (la tuberculose), Luxun trouve encore le temps et les forces d'écrire beaucoup d'autres essais, de rassembler et de publier les œuvres de son ami Qu Qiubai – militant communiste, écrivain et traducteur de valeur, assassiné par le Guomindang – de poursuivre enfin une tâche systématique de traducteur. Il a traduit ou fait traduire (du japonais et de l'anglais), outre les textes principaux de la critique littéraire marxiste, des contes et des romans de nombreux écrivains russes (dont Gogol, qu'il traduit encore sur son lit de mort, et Tchekhov), soviétiques (dont Gorki), japonais, serbes, hollandais, espagnols, polonais, hongrois, finnois. Du français, il traduit Jules Verne (pour arracher les enfants chinois à la vieille idéologie), présente Romain Rolland, Barbusse et bien d'autres. Enfin, c'est lui qui, durant ces années trente, collectionne les bois gravés de Masereel et de nombreux autres contemporains pour faciliter la renaissance et l'essor en Chine de cet art populaire, qui ne demande pas de matériaux coûteux, permet une diffusion facile, offre une efficacité sans égale.

Un an après la mort de Luxun à Shanghai, où les funérailles de l'écrivain entre tous aimé et respecté prirent malgré les directives des autorités du Guomindang la forme d'un deuil national, Mao Zedong inaugura dans la zone libérée de Yan'an un Institut des arts et des lettres « Luxun », que devaient fréquenter, alors et plus tard, comme enseignants ou comme étudiants, bon nombre de ceux qui deviendraient les écrivains en renom de la république populaire de Chine. L'éloge de Luxun que Mao prononça à cette occasion et ceux qui le suivirent au cours des années aidèrent considérablement à la connaissance et à la diffusion de l'œuvre de l'écrivain malgré les résistances de certains de ses adversaires, devenus des autorités du monde culturel et peu disposés à lui pardonner ses sévères critiques des années trente. Quoi qu'il en soit, Luxun est aujourd'hui en Chine, et de très loin, l'écrivain le plus connu quoique inégalement lu (du fait de la difficulté de certains textes). Il en est de même en Corée et au Japon (où il est, par exemple, plus lu que Tolstoï ou Shakespeare). Il en serait très probablement de même à l'échelle du monde entier, n'était la barrière de la langue et de la culture.

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  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de jeunes filles, agrégée de l'Université (lettres), docteur d'État, professeur honoraire à l'université de Paris-VIII, département de littérature générale, domaine chinois

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Pour citer l’article

Michelle LOI, « LUXUN [LOU-SIUN] (1881-1936) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/luxun-lou-siun/