LUXUN [LOU-SIUN] (1881-1936)

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Combats sur le « front littéraire »

Dès 1924, Luxun commence à écrire ses fameux poèmes en prose, Les Herbes sauvages (Yecao), où il témoigne à la fois de sa lucidité politique à l'égard de la répression montante et de son souci de donner à son intervention politique sur le plan littéraire la forme qui la serve le mieux. Dans le même temps, il prend directement et vigoureusement partie pour les élèves de l'École normale supérieure de jeunes filles, où il est chargé de cours, en lutte ouverte contre leur directrice, son système d'éducation rétrograde et ses opinions politiques réactionnaires. Après la tragédie du 30 mai 1925 (Wusa), à Shanghai, où la police anglaise de la concession internationale tire sur les manifestants chinois désarmés, faisant dix morts et une cinquantaine de blessés, les luttes politiques atteignent la Chine du Nord, aussitôt réprimées par les cliques locales des « seigneurs de guerre ». En 1926, Luxun, dont l'une des étudiantes se trouve parmi les victimes d'une manifestation patriotique et pacifique réprimée par la violence, prend publiquement position. Couché sur la liste noire des intellectuels dangereux, il quitte Beijing pour Xiamen (Amoy) puis Guangzhou (Canton), où il se trouve lors de la prise de pouvoir de l'aile droite du Guomindang (1927). Impuissant devant la terreur blanche qui s'abat sur ses amis et ses étudiants, Luxun gagne Shanghai, où il restera jusqu'à sa mort, déployant dans la clandestinité une activité littéraire et politique considérable. Dans le même temps qu'il accorde son appui et ses conseils aux jeunes écrivains harcelés, arrêtés, exécutés, ouvrant sa maison et sa bourse aux victimes de la répression et à leurs familles, recourant à tous les moyens possibles pour forcer la censure et déjouer la police, il prend la première place dans tous les mouvements qui secouent le monde des intellectuels. Il joue un rôle dirigeant dans les discussions sur la littérature révolutionnaire, la littérature du prolétariat, les rapports de l'écrivain et de la révolution, où s'opposent les diverses tendances issues des sociétés littéraires des années vingt, d'une part la Société de recherches littéraires (Wenxue yanjiu hui), dirigée par Maodun et partisan du réalisme et de « l'art pour la vie », d'autre part la société Création, qui a viré en 1925 de « l'art pour l'art » et du romantisme à la littérature révolutionnaire et prolétarienne. Luxun réussira à les unir en 1930 au sein de la Ligue des écrivains de gauche (Zuoyi zuojia lianmeng) et à lutter avec eux contre le « front » toujours renaissant des écoles littéraires qui viennent au secours du Guomindang et de celles qui se réfugient dans une neutralité illusoire. Dans le même temps, lui-même publie, année par année, de nombreux recueils d'essais, écrits sous de multiples noms de plume : pamphlets et critiques, satires et dénonciations impitoyables, qu'il appelle ses « javelines » parce que ces analyses mordantes, souvent courtes, répondent au besoin d'une « réaction rapide et directe comme un réflexe ». Ces javelines s'en prennent à tous les vices et travers non seulement des intellectuels, mais de toute la société chinoise de cette époque, atteignant à travers elles des analyses générales qui gardent aujourd'hui toute leur vigueur (sur la jeunesse, sur la libération des femmes, sur la permanence souvent invisible des forces du passé, sur le fonctionnement du pouvoir) bien au-delà du contexte chinois. S'il est vrai que beaucoup de ces textes sont difficiles d'accès même pour des Chinois, dans la mesure où ils exigent la connaissance de certaines données d'époque, ils sont, ces données une fois acquises, d'un intérêt puissant par leur force d'ironie que sert à merveille la précision de la langue, d'une grande qualité littéraire. C'est de cette époque aussi qu'on peut dater les plus beaux de ses poèmes de langue classique, qui, parallèlement aux interventions littéraires ou politiques, jaillissent chaque fois que la douleur et l'indignation démobilisent un temps le patriote et le militant que Luxun ne veut pas cesser d'être.

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  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de jeunes filles, agrégée de l'Université (lettres), docteur d'État, professeur honoraire à l'université de Paris-VIII, département de littérature générale, domaine chinois

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Pour citer l’article

Michelle LOI, « LUXUN [LOU-SIUN] (1881-1936) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/luxun-lou-siun/