MERCIER LOUIS SÉBASTIEN (1740-1814)

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Écrivain fécond, dont la nature bouillante et les idées audacieuses font parfois penser à Diderot. À vingt ans, Louis Sébastien Mercier débute dans la littérature par des Héroïdes, mais ne réussit pas et en conçoit un dédain amer pour la poésie. Le roman, le drame sont les genres littéraires qu'il prônera. Le drame, par son mépris des règles d'Aristote, lui convient. Il publie Du théâtre ou essai sur l'art dramatique (1773) pour proposer la poétique de ce nouveau genre qui doit briser le moule classique. Il dénonce du même coup, par un mémoire violent, les acteurs de la Comédie-Française. De la littérature et des littérateurs (1778) ira dans le même sens, en donnant le pas à la liberté de l'inspiration sur la conception traditionnelle de la littérature comme imitation. Par ailleurs, Mercier écrit un nombre considérable de drames historiques (La Destruction de la Ligue, 1782 ; La Mort de Louis XI, 1783) ou bourgeois (Le Juge, 1774 ; La Brouette du vinaigrier, 1775), qu'on joue en province et à Paris. Il est sans doute un des premiers à avoir compris combien la chronique journalistique, l'originalité pleine de sens de la « chose vue » pouvaient donner lieu à un nouveau type de réalisme. De fait, il dirige en 1775 le Journal des Dames, lance en 1789 les Annales patriotiques et littéraires, et collabore à nombre d'autres revues. Très imbu des idées philosophiques, il fait preuve d'une sorte d'imagination visionnaire dans L'An 2440 rêve s'il en fut jamais (1771), dont il dira plus tard : « C'est dans ce livre que j'ai mis au jour et sans équivoque une prédiction qui embrassait tous les changements possibles depuis la destruction des parlements jusqu'à l'adoption des chapeaux ronds. Je suis donc le véritable prophète de la Révolution, et je le dis sans orgueil. » Son livre, considéré comme un pamphlet contre la société, est interdit. En 1781, les deux premiers volumes du Tableau de Paris paraissent anonymement ; Mercier se retire en Suisse pour terminer cette œuvre, dont le douzième et dernier volume paraît en 1788. C'est un gros succès. Ce n'est pas un ouvrage d'historien ou d'archéologue, mais de philosophe et de peintre de mœurs proche par bien des côtés de la perspective choisie par Restif de La Bretonne dans Les Nuits de Paris ; cette peinture y prend une forme documentaire et journalistique. Le Tableau de Paris sera prolongé en 1798 par le Nouveau Paris. Dans Mon Bonnet de nuit, Mon Bonnet du matin, ouvrages dirigés contre la littérature ancienne et les écrivains du xviie siècle, Mercier définit ce que doit être une littérature vraiment moderne : un document sur les mœurs, le goût et l'esprit public d'une époque. Il assigne au roman un rôle prééminent : « Je n'ai pas bonne opinion [...] de tout auteur qui dans sa jeunesse n'a pas fait un roman : il annonce par là même une sécheresse d'imagination et une sorte de stérilité, car pour former un roman il faut de l'esprit, de l'usage du monde, la connaissance des passions, et nos versificateurs et nos tragédistes nivelant des mots n'ont rien de tout cela. »

Violent contestataire des idées reçues et des formes académiques, Mercier accueille la Révolution avec joie. Mais bientôt il ne voit pas sans malaise la pratique révolutionnaire mettre à l'ordre du jour une violence et une contrainte que l'utopie révolutionnaire n'avait pas annoncées. Député à la Convention, il penche plutôt vers la droite sans s'inféoder à aucun groupe ; il vote contre la mort de Louis XVI ; il est ensuite l'un des « 73 » qui seront emprisonnés pour avoir protesté contre l'arrestation des meneurs de la Gironde. Libéré après le 9-Thermidor, professeur d'histoire à l'École centrale, membre de l'Institut, député aux Cinq-Cents, il se signale encore en protestant contre l'entrée au Panthéon de Descartes, qu'il juge trop rationaliste et trop désuet pour les temps modernes.

En 1800, il publie encore Le Nouveau Paris et, en 1801, La Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux ou à renouveler : « Je brûle, écrit-il, de culbuter tous les corps académiques qui n'ont servi qu'à rétrécir l'esprit de l'homme » ; il plaide pour la prose contre les vers dans le même esprit de refus des contraintes et du formalisme.

Ainsi, en quittant la politique active où il s'était fourvoyé, il redevient l'intellectuel foncièrement oppositionnel qu'il était. Il refuse de rallier au Consulat, pui [...]

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  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres, professeure agrégée des Universités (littérature comparée), université de Paris-VII-Denis-Diderot

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Pour citer l’article

Denise BRAHIMI, « MERCIER LOUIS SÉBASTIEN - (1740-1814) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/louis-sebastien-mercier/