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LITTÉRATURE ENGAGÉE

En 1948, avec Qu'est-ce que la littérature ?, Jean-Paul Sartre (1905-1980) tente de déterminer ce qu'est la littérature engagée. Mais si l'expression connaît une théorisation, tardive et singulière, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, le fait même n'est pas nouveau. Il existe dans l'histoire littéraire et politique nombre d'exemples où des écrivains ont « instrumentalisé » leur écriture au service d'une lutte (ainsi Jules Vallès, à partir des années 1850, via le journalisme et les écrits autobiographiques). Il est fréquent d'assimiler à la littérature engagée tout un ensemble de textes d'intellectuels investis dans une « cause » : depuis Voltaire lors de « l'affaire Callas », Victor Hugo se prononçant contre la peine de mort, jusqu'à Émile Zola intervenant lors de l'affaire Dreyfus. Au xxe siècle, André Gide publie Voyage au Congo (1927), Retour du Tchad (1928), puis Retour de l'U.R.S.S. (1936), Georges Bernanos médite sur la guerre d'Espagne dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938). Toutefois, si l'écriture est bien ici engagée dans un combat, elle n'a pas recours au détour fictionnel ou poétique. Elle reste de l'ordre de l'essai ou du pamphlet. La littérature engagée, elle, choisit d'user de la fiction, et s'attache à faire valoir dans l'œuvre même, comme à vue et à nu, un point de vue politique. Elle caractérise donc le fait d'impliquer l'écriture dans un combat, au service d'une lutte plus ou moins précise. En 1943 paraissait, sous le titre L'Honneur des poètes, un recueil de poèmes de vingt-deux poètes résistants anonymes. Cet ouvrage, qui devait susciter la colère du poète surréaliste Benjamin Péret dans Le Déshonneur des poètes (1945) à cause de sa tonalité patriotique et de ses facilités formelles, est assez emblématique de la « littérature engagée » : l'écriture affirme sa responsabilité dans une situation politique donnée, aux services d'une cause (ici, la Résistance). Son titre même est emblématique, qui clive le champ littéraire et impose en quelque sorte un devoir moral à la littérature.

« La littérature embarquée »

Pourtant, et contrairement à cette définition, la littérature engagée dans sa version sartrienne ne résulte pas d'un choix ou d'un acte mais d'un fait. Reprenant une image de Blaise Pascal, Sartre souligne que la littérature est toujours « embarquée ». Dès lors, l'alternative est soit d'en prendre acte et d'en tirer les conséquences, soit de fuir cette responsabilité : « Un écrivain est engagé lorsqu'il tâche à prendre la conscience la plus lucide, et la plus entière d'être embarqué, c'est-à-dire lorsqu'il fait passer pour lui et pour les autres l'engagement de la spontanéité immédiate au réfléchi » (Qu'est-ce que la littérature ?). Cet engagement rend la littérature tributaire de son destinataire, de sa réception, des conditions de sa production – tout autant qu'elle indique l'aveuglement coupable de celui qui, en refusant d'engager son œuvre, en se réclamant de l'« art pur » ou de « l'art pour l'art », acquiesce implicitement à l'ordre dominant. Cette dernière remarque permet d'observer combien toute une littérature apparemment libre de telles contraintes se fait elle aussi, et à son insu, le relais d'orientations politiques, si normatives et hégémoniques qu'elles en deviennent invisibles.

L'expression même de « littérature engagée » s'est rapidement détachée de la signification précise que lui donnait Sartre pour osciller entre un pôle doctrinal, plus ou moins fidèle aux propositions sartriennes, et un aspect plus mouvant et dynamique, qui lui permet d'épouser un ensemble hétéroclite de formes et[...]

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Écrit par

  • : maître de conférences en arts du spectacle à l'université de Strasbourg-II-Marc-Bloch

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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