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LE MONDE DES TEINTURES NATURELLES (D. Cardon) Fiche de lecture

Depuis quand l'homme aime-t-il la couleur ? Depuis quand, non content de regarder la nature et de fabriquer des outils et objets avec des matériaux colorés, a-t-il voulu modifier leur couleur ? Mystère. Mais il n'y a guère de doute que ce goût ne lui soit venu très tôt. Quel que soit le point du globe où l'on fouille, quelle que soit l'époque des objets que l'on trouve, leur surface est le plus souvent colorée, c'est-à-dire émaillée, peinte ou teinte.

Le livre de Dominique Cardon, Le Monde des teintures naturelles (Belin, 2003), en fait la preuve dans un domaine à la fois très familier et inhabituel, celui de la teinture traditionnelle des tissus. Très familier, car nous vivons soumis à la mode et aux journaux qui la diffusent. Inhabituel, car les textiles font tellement partie de notre vie quotidienne que nous ne ressentons plus aucun émerveillement devant l'extraordinaire ingéniosité que suppose leur diversité, de leur fabrication à leur mise en couleur. En réaction à cet engourdissement, l'auteur nous invite à subir un électrochoc salutaire.

Docteure en histoire et directrice de recherche au CNRS, Dominique Cardon, tisserande itinérante et curieuse inlassable, est aussi avide d'apprendre que de pratiquer. Partant des plantes (environ trois cents) et des animaux (une trentaine) utilisés en teinture, elle conjugue botanique, linguistique, chimie des colorants, pratiques tinctoriales et histoire de ces pratiques dans de passionnantes notices. Un véritable tour du monde des pratiques tinctoriales en illustre à la fois les similitudes et les différences. Similitudes dans la mesure où plantes et animaux sont classés suivant les familles chimiques de leurs colorants principaux ; différences car, dans les diverses parties du monde, on recourt à des plantes très variées pour obtenir un même colorant, comme l'indigo. Pour illustrer son propos, l'auteur nous fait bénéficier d'une iconographie entièrement originale.

Si elle s'est fixé pour but, avec ce livre remarquable, de donner une idée des possibilités inouïes qu'apportent les règnes végétal et animal et d'esquisser une histoire de la pratique des teintures traditionnelles, elle y a parfaitement réussi, le lecteur ne pouvant se défendre d'un continuel émerveillement. Devant l'inventivité humaine d'abord, toutes civilisations confondues. Devant l'érudition de l'auteur ensuite, qui s'appuie sur un solide réseau d'amitiés internationales. Dans un monde scientifique où les chercheurs se trouvent le plus souvent en situation de rivalité, il faut saluer ce talent de susciter amitiés et échanges.

Elle sait plonger dans des archives qui ont rebuté ses prédécesseurs, mais sait aussi que le savoir livresque ne vaut que confronté à la pratique. Demandée sur les multiples chantiers archéologiques où l'on met au jour des restes textiles, elle peut identifier dans les dépotoirs de camps romains le morceau de tissu qui témoigne d'une teinture locale effectuée sur une soie chinoise, ou reconnaître dans les fragments de tissu précieux entourant une relique conservée dans une église un des derniers exemples de samit byzantin teint à la pourpre. Et si elle n'opère pas elle-même les analyses chimiques permettant d'identifier les colorants employés, elle travaille avec les meilleurs spécialistes, et a su dans de multiples laboratoires susciter des vocations. C'est grâce à cette petite centaine de chercheurs (tisserands, teinturiers, ethnologues, botanistes ou chimistes), répartis sur les cinq continents et souvent considérés par leur communauté scientifique comme des originaux inclassables, que les résultats s'accumulent. Car en vingt ans, ce groupe de chercheurs inconnu du public et peu financé a totalement renouvelé l'histoire de la teinture. Il n'y a d'ailleurs qu'à comparer ce livre avec le [...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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