LE CERVEAU ET LA PENSÉE (J.-F. Dortier)Fiche de lecture

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La revue Sciences humaines s'efforce avec succès de mettre à la disposition d'un public cultivé les acquis des diverses sciences se réclamant de l'homme et de la société. La tâche n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Si les disciplines concernées – philosophie, économie, histoire, sociologie, psychologie, linguistique, etc. – présentent pour la plupart l'avantage, sur les sciences de la nature, de s'exprimer dans la langue commune et d'être directement accessibles dans leurs grands textes, elles rencontrent nombre d'obstacles. Le moindre n'est pas la diversité qui règne en ce domaine du savoir et qui est liée à la multiplicité des écoles, des langages, des théories, bref, de ce que l'on appelle parfois des « paradigmes ».

Les sciences cognitives multiplient ces difficultés : elles se conjuguent au pluriel et procèdent de champs disciplinaires aux assises très différentes : psychologie, linguistique, logique, éthologie, neurologie, intelligence artificielle… Elles oscillent entre l'absolue nouveauté – liée aux progrès accomplis dans la connaissance du cerveau ou le développement des ordinateurs – et la reprise de questions philosophiques anciennes, comme la nature de la pensée, les rapports entre le cerveau et l'esprit, les différences entre intelligence humaine et intelligence animale. Elles multiplient les espoirs – de construire des machines intelligentes aptes à résoudre les problèmes les plus complexes, de fournir des « systèmes experts » d'aide à la décision dans les activités les plus diverses, d'offrir des traducteurs automatiques d'une langue à l'autre – et les désillusions. Elles se constituent, enfin, comme une sorte de nouveau modèle épistémologique, substituant au « tournant linguistique », qui a si fortement marqué la réflexion du xxe siècle, un véritable « tournant cognitiviste ». En clair, entre effet de novation et effet de mode, il n'est guère facile de trancher.

Le Cerveau et la pensée (Éditions Sciences humaines, 1999) – malgré son sous-titre, « La révolution des sciences cognitives » – a la sagesse de ne pas s'engager dans une polémique incertaine et de fournir, avec honnêteté et clarté, un état des lieux et des recherches. Il réussit le tour de force de présenter un ensemble unifié, cohérent et attrayant à partir de la reprise, pour l'essentiel, de textes parus dans la revue Sciences humaines. Chaque chapitre fournit ainsi un ou deux textes de synthèse, le plus souvent rédigés par des journalistes scientifiques – au premier rang desquels Jean-François Dortier lui-même –, auxquels s'associent, selon la formule de la revue, des articles spécialisés, des encarts illustratifs et des entretiens avec des personnalités de premier plan, comme Jean-Pierre Changeux, John Rogers Searle, David Premack ou Dan Sperber.

Deux grandes entrées sont privilégiées : celle des sciences constitutives – psychologie cognitive, neurosciences, intelligence artificielle, linguistique, anthropologie et éthologie cognitives, philosophie de l'esprit – et celle des opérations mentales – perception, mémoire, raisonnement… Dans chaque cas, le jeu des présentations générales, des articles spécialisés et des entretiens permet au lecteur de s'initier à ce qui constitue sans doute le noyau commun des diverses approches : interroger les questions classiques de la pensée – rebaptisée « cognition » – dans une perspective résolument analytique et expérimentale, se démarquant aussi bien du réductionnisme béhavioriste et de son modèle stimulus-réponse que d'un spiritualisme hérité de la coupure cartésienne entre corps et esprit.

Le lecteur non averti de ces questions n'y découvrira pas des révélations fracassantes, mais des chantiers ouverts : il saura non pas si les animaux pensent ou si le langage peut être accessible aux primates, mais dans quelle mesure, à quel niveau, selon quelles modalités, avec quelles précautions on peut effectivement parler dans ce cas de « pensée » et de « langage ». Il n'aura pas la joie naïve d'opposer à la célèbre hypothèse culturaliste de Sapir-Whorf, selon laquelle nos catégorisations du monde sont culturellement et linguistiquement déterminées, l'hypothèse radicalement opposée, d'un dispositif universellement partagé. Il ne pourra pas même, pour peu qu'il ait quelque nostalgie de ses cours de philosophie, trancher enfin des rapports entre la pensée et le cerveau : la philosophie, qui reprend ces problèmes classiques à la lumière des acquis des diverses sciences cognitives, hésite elle aussi entre diverses théories.

Si nulle certitude définitive n'est ici à trouver – ce qui constitue une sorte d'exploit pour un ouvrage de vulgarisation scientifique, appelé à simplifier des problématiques complexes –, c'est une véritable initiation à un style d'interrogation et à un vocabulaire nouveaux qui est proposée, permettant au lecteur intéressé de franchir le pas et d'aller au-delà. Ce n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage attrayant et riche, qui vient heureusement et justement prendre sa place dans la littérature déjà fournie que le développement des sciences cognitives suscite.

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de philosophie, docteur ès lettres, professeur de sociologie à l'université de Paris-V-Sorbonne

Pour citer l’article

Jean-Michel BERTHELOT, « LE CERVEAU ET LA PENSÉE (J.-F. Dortier) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-cerveau-et-la-pensee/