KUROSAWA AKIRA (1910-1998)

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Avec Ozu et Mizoguchi, Kurosawa Akira, né le 23 mars 1910 à Tōkyō, et surnommé Tenno (« l'empereur »), est l'un des trois plus grands cinéastes japonais du xxe siècle. Derniers fils d'une famille de sept enfants issue d'une lignée de samouraïs, Kurosawa – comme Bresson et Tarkovski – fut peintre (d'où son admiration pour Utrillo, Cézanne et Van Gogh, interprété par Martin Scorsese dans l'un des épisodes de Rêves) avant de devenir cinéaste en 1936. Sa vision du monde a été, en partie, déterminée par le tremblement de terre qui, en août 1923, détruisit des quartiers de Tōkyō. Entraîné, à treize ans, par son frère Heigo sur les rives de la rivière Sumidagawa où se pressait une foule de cadavres, Kurosawa ressent le monde comme une catastrophe naturelle, y perçoit une vision d'enfer à laquelle il opposera une éthique de la lucidité ouverte, comme chez Dostoïevski, sur la compassion éprouvée pour les malheureux.

L'œuvre de Kurosawa n'est pas très abondante – trente et un films en un demi-siècle, de La Légende du judo (1943) à Madadayo (1993) –, mais profondément originale. Elle transcrit la vision du monde humaniste et généreuse d'un cinéaste autant attaché au passé (l'histoire) qu'au présent (l'actualité) du Japon dans le moule d'une écriture spécifiquement cinématographique qui marque l'alliance parfaite du théâtre – le nō, le kabuki –, de la peinture et du 7e art (notamment à travers l'influence du cinéma américain).

Japon féodal et Japon moderne

Influencé, d'une part par le style du cinéma américain, d'autre part par les idées et les thèmes de la littérature européenne (il a transposé avec une indiscutable réussite L'Idiot de Dostoïevski, son écrivain préféré, Macbeth ou Le Roi Lear (Ran) de Shakespeare, Les Bas-Fonds de Gorki), Kurosawa n'en est pas moins un cinéaste spécifiquement japonais. Témoin du Japon féodal et du Japon moderne d'après 1945, ses films peuvent être classés en deux catégories : films à sujet historique, ou de caractère historique (ou jidai-geki), tels Rashōmon (1950), Shichinin no samurai (1954, Les Sept Samouraïs), Kumonosu-jō (1957, Le Château de l'araignée, d'après Macbeth), Kakushi toride no san akunin (1958, La Forteresse cachée), Yōjimbō (1961, Le Garde du corps), Kagemusha (1980), Ran (1985), etc. ; films dont les thèmes sont modernes et sociaux (ou gendai-geki), eux-mêmes subdivisés en trois courants, soit que l'inspiration de l'auteur puise ses sources dans une œuvre littéraire, tels Hakuchi (1951, L'Idiot, d'après Dostoïevski), Donzoko (1957, Les Bas-Fonds, d'après Gorki), soit qu'elle fasse appel à la technique du film policier, tels Norainu (1949, Chien enragé), Yoidore tenshi (1948, L'Ange ivre), Tengoku to jigoku (1963, Entre le ciel et l'enfer), soit enfin que le sujet traité n'entre dans aucune de ces catégories, étant assez caractérisé par lui-même pour s'en passer, tels Ikiru (1952, Vivre) ou l'homme face à la mort, Ikimono no kiroku (1955, Vivre dans la peur) ou l'homme face à la menace atomique.

Mais ces deux sources essentielles d'inspiration peuvent fort bien se retrouver et s'unir au sein d'un même film. Satire sociale du Japon contemporain, méditation sur la mort, réflexion sur le temps, Vivre s'imprègne de la noblesse et de la gravité de la tragédie historique. Dans Les Sept Samouraïs, l'évocation historique du problème posé par la faiblesse des paysans contient d'indéniables prolongements sociaux. Rashōmon propose une réflexion aiguë, moins sur le thème pirandellien de « où est la vérité ? » (À chacun sa vérité), moins sur l'impossibilité d'atteindre la vérité que sur la faculté de mentir ; ce film évoque certes Kyōto au xve siècle (le vrai Japon médiéval suggéré par les décors et l'expression de la violence à l'état pur étudiée dans le personnage du bandit, Tajomaru, l'éloignement dans l'humain s'unissant au recul dans le temps), mais aussi le Japon au lendemain de Hiroshima : atmosphère de déluge, d'apocalypse, de fin du monde (il pleut dans toutes les séquences au présent), remise en question de « l'ordre moral » (la femme est perverse, la noblesse lâche, les esprits des morts mentent) et de la caste des samouraïs (les deux versions du duel).

Rashomon, A. Kurosawa

Photographie : Rashomon, A. Kurosawa

La femme (Kyo Machico) implore le bandit (Mifune Toshiro) dans Rashomon, film du Japonais Kurosawa Akira, en 1951. 

Crédits : Hulton Archive/ Moviepix/ Getty Images

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  • : docteur ès lettres, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, critique de cinéma

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Pour citer l’article

Michel ESTÈVE, « KUROSAWA AKIRA (1910-1998) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/kurosawa/